ÉCRITS PERSONNELS

AVRIL 2020 – Transition agroécologique, l’autre indépendance du Sénégal ?

Une chronique dans le journal La Croix /

« C’est la première fois qu’une consultation du monde agricole d’une telle ampleur est menée au Sénégal ». Avec une fierté légitime, Raphaël Belmin, chercheur au centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), rend compte de cette aventure à laquelle il a participé ces mois avec de nombreux autres partenaires locaux. Issue de différents acteurs de terrain qui ont appris à se mettre d’accord pour aboutir, au final, à un projet qui se veut être co-construit avec l’État : cette dynamique est effectivement, à bien des égards, une première dans le pays.La vingtaine d’experts qui ont rédigé le rapport final remis au gouvernement le 1er février dernier, ont pris le temps de consulter plus d’un millier d’acteurs locaux, visitant à travers le pays une trentaine de sites différents. Ils ont aussi mis en lumière vingt-six initiatives agroécologiques en cours dans le pays, (association de culture d’arbres fruitiers et de maraîchage, lutte biologique contre les insectes ravageurs de cultures, gestion collective des forêts, etc.).

Un vibrant plaidoyer

L’étude a posé un diagnostic des enjeux majeurs en matière d’agriculture pour les six zones géographiques du pays. On y parle élevage, développement rural, sécurité alimentaire, sans oublier la protection des ressources naturelles et de la biodiversité, restauration des terres, résilience face aux changements climatiques et développement d’emplois attractifs dans ces projets.

IL s’agit donc d’un vibrant plaidoyer pour une nécessaire transition agroécologique, que le président Macky Sall lui-même semble appeler de ses vœux. Le pays avait d’ailleurs été choisi comme pilote pour le développement de l’agroécologie par la FAO en 2015. Et en 2017, une alliance pour l’agroécologie en Afrique de l’Ouest (3AO) a été lancée par de nombreux acteurs de la zone sahélienne.

Pour autant, au Sénégal comme en France, on continue d’espérer pouvoir inventer une « agriculture performante » qui passe « par une cohabitation entre exploitations familiales compétitives et des exploitations privées dynamiques ». C’est ainsi que s’exprimait Pape Abdoulaye Seck, l’ancien ministre de l’agriculture et de l’équipement rural du pays, remplacé l’année dernière par un mathématicien renommé.

De fait, cette « cohabitation » espérée témoigne surtout d’un malentendu que révèle la libéralisation grandissante de fait des marchés et des pratiques agricoles dans ces pays, loin des belles promesses de l’agroécologie, plus attentive aux paysans et aux réseaux humains locaux (2).

Davantage d’engrais chimiques ?

D’ailleurs, une révision récente de la loi nationale sur la biosécurité, sous couvert d’harmonisation continentale, indique l’intérêt grandissant des politiques sénégalais pour le développement des OGM, notamment pour développer massivement la production de riz et de coton, après avoir soutenu depuis des années des programmes massifs de productions irriguées (maïs, etc.).

Une « stratégie nationale de biosécurité » est aussi en cours d’évaluation qui doit permettre à l’agriculture sénégalaise de recourir à ces biotechnologies modernes d’ici à 2030. Hasard du calendrier ? Alors que le Sénégal fête ces jours-ci le soixantième anniversaire de son indépendance nationale, l’IFDC, un important acteur privé en Afrique du monde des engrais et des pesticides a lancé récemment un appel aux 15 pays de l’Afrique de l’Ouest pour qu’ils libéralisent davantage encore la circulation des engrais chimiques (mais aussi des pesticides, des semences commerciales etc.) pour répondre à un « contexte sanitaire agricole et sanitaire précaire » pour la saison à venir.

Un modèle de vie sociale, économique et écosystémique

Pourtant, l’usage des engrais chimiques est déjà massif, comme en témoigne un rapport (3) des organisations paysannes de l’Afrique de l’Ouest : depuis quinze ans, c’est bien l’approvisionnement en intrants de ce genre qui absorbe l’essentiel des financements, au détriment des autres nécessités du monde rural. Faut-il alors s’étonner que si la pauvreté recule dans le pays, elle recule moins dans le monde rural où la moitié des familles sont encore pauvres ?

On l’aura compris : le choix de l’agroécologie n’est ainsi pas celui d’un modèle technique contre un autre. Il s’agit du choix d’un modèle de vie sociale, économique et écosystémique qui renonce pour de bon à la seule lecture financière, court-termiste et hors-sol du monde. Et cette indépendance-là aussi n’a pas de prix.

(1) DyTAES, à télécharger sur le site de l’araa.org /(2) Comme en témoigne l’augmentation de la production céréalière (pour l’exportation), et la diminution de celle de riz. /(3) https://www.roppa-afrique.org/IMG/pdf/senegal_rapport_kf.pdf

2015 – Petit manuel d’écologie intégrale

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Une présentation vidéo de l’ouvrage « Petit manuel d’écologie intégrale », par l’éditeur

11 juin 2015 – Témoignage chrétien

2015 Dom texte Témoignage chrétien

Mai 2015 – Intervention au Sénat

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En quoi l’action politique et pratique constituent-elles un défi théologique, religieux, ecclésial d’un point de vue catholique ? Regard croisé des religions sur l’environnement – Sénat – 21 mai

Il y a 60 ans, pour la nuit de Noël, le pape de l’époque, Pie XII, écrivait un message (1) adressé aux fidèles et au peuple du monde entier. S’il n’est pas du tout sûr que le pape actuel se soit inspiré de ce texte pour écrire l’encyclique annoncé pour le mois prochain, le message de Noël porte en germe des thèmes intéressants et toujours assumés par la sphère catholique. En voici quelques extraits :

« A la différence des modernes, nos aînés savaient, même par les erreurs dont leurs applications concrètes ne furent pas exemptes, que les forces humaines, quand il s’agit d’établir la sécurité, sont intrinsèquement limitées, et ils recourraient en conséquence à la prière pour obtenir qu’un pouvoir bien plus élevé suppléât alors insuffisance. Au contraire, l’abandon de la prière dans ce qu’on appelle l’ère industrielle, est le symptôme le plus marquant de la prétendue autosuffisance dont se glorifie l’homme moderne. »

Plus loin

Les conquêtes modernes, certainement admirables, du développement scientifique et technique, pourront sans doute donner à l’homme une domination étendue sur les forces de la nature, sur les maladies, et jusque sur le début et la fin de la vie humaine. Mais il est également certain qu’une telle maîtrise ne pourra pas transformer la terre en un paradis de jouissance assurée. Comment pourra-t-on donc raisonnablement attendre tout des forces de l’homme, si déjà le fait de nouveaux développements erronés, ainsi que de nouvelles infirmités, démontre le caractère unilatéral d’une pensée qui voudrait dominer la vie exclusivement sur la base de l’analyse et de la synthèse quantitative ?

Et en enfin :

La croyance erronée qui fait reposer le salut dans un progrès toujours croissant de la production sociale est une superstition, peut-être l’unique de notre temps industriel rationaliste, mais elle est aussi la plus dangereuse, car elle semble estimer impossible les crises économiques, qui comportent toujours le risque d’un retour à la dictature.

Au milieu de ces années cinquante, le pape italien, élu au début de la seconde guerre mondiale, a 80 ans. Il lui reste deux ans à vivre. La guerre froide règne, dans un monde aux dualismes idéologiques violents. Le pontificat du pape italien a été lourd d’évènements douloureux et compliqués. Lui, le fin juriste, a dû accompagner la mutation de la diplomatie vaticane confrontée à la perte (ou la transformation) de son influence politique manifestée par les accords de Latran, en 1929. Et cruellement révélée par la violence de la seconde guerre mondiale.

Dans un monde en reconstruction, l’enjeu est donc aussi de retrouver un rapport au monde fait d’émerveillements d’une part devant le génie humain. Tout en préservant une capacité de contestations frontales crédibles devant ses dérives matérialistes. Les extraits du message que nous avons cité donnent assez bien le ton. On y retrouve certains traits dominants de la doctrine sociale de l’Eglise telle qu’elle s’est patiemment élaborée depuis la fin du XIXe siècle.

Une doctrine qui veut inviter les fidèles catholiques au courage face aux évolutions nouvelles du monde. Et qui invite les dirigeants politiques et économiques à la lucidité dans leurs choix, pour qu’ils mettent leur « puissance » au service de l’humanité toute entière et non pas d’une partie privilégiée d’entre elle. Le message de Noël du pape Pie XII donne quelques exemples de ces interpellations aux uns et aux autres : invitation faite à tous à reconnaître le caractère limité de notre existence humaine, comme garantie ultime de notre attention et de notre respect envers l’autre. Dénonciation des idéologies annonçant des « âges d’or » éternels. Et aussi, remise en cause de l’idée que le progrès moderne constituerait la ligne d’horizon, le moteur ultime de l’engagement humain contemporain. Une idée qui, pour le pape italien, peut engendrer les dénis les plus dangereux, au point de laisser se mettre en place des systèmes de toute-puissance aveugle et délirant.

Ces quelques éléments rapides, issus de la réflexion d’un pape souvent considéré comme conservateur, montrent que la réalité de l’engagement social moderne de la sphère catholique ne peut pas se réduire à quelques conclusions simplistes. De fait, avec l’émergence de questionnements nouveaux depuis la fin du XIXe siècle – émergence de l’ère industrielle, rapport à la classe ouvrière, fin de la colonisation, lutte pour la paix dans un monde menacé par la course aux armements atomiques etc.- le discours de l’Eglise a trouvé, peu à peu, de nouvelles ressources pour se faire entendre. Et ainsi continuer d’interpeller l’action des politiques et des décideurs du monde de l’économie. Le corpus de textes publiés depuis Rerum novarum, la grande et première encyclique abordant la question sociale en 1891, jusqu’à l’encyclique à venir du pape François est à cet égard particulièrement impressionnant.

Le cas de cette dernière encyclique – dont le contenu n’est pas encore connu pour l’heure mais dont les accents bergogliens sont déjà repérables- est particulièrement symbolique. En effet, la prise de conscience de la « crise écologique » a mis une cinquantaine d’années à émerger dans la sphère catholique. De nombreux chrétiens, à titre individuels et à travers de nombreux engagements, professionnels, syndicaux, associatifs, ont certes été précurseurs dans la mobilisation. Mais comme tous les prophètes, ils ont souvent été peu ou mal entendus dans leurs propres milieux. Par ailleurs, le rapport à la science moderne, douloureux depuis la fin de la Renaissance, et la critique de la réduction fondamentaliste des récits bibliques de la Création, a limité tout un temps les formes d’expertise dans ces domaines de l’écologie scientifique.

C’est donc davantage par les coups de boutoir des évolutions sociales, de plus en plus claires, que les discours et la réflexion se sont aiguisés : dialogue avec les milieux onusiens, accompagnement des mouvements de l’autonomisation des peuples et de leur développement, résistance –plus ou moins prononcée- aux différentes formes d’impérialismes contemporains. Et désormais dénonciation frontale d’une « mondialisation de l’indifférence », telle que nous la met sous les yeux le drame de Lampedusa et de tant de routes d’immigrations. Et aussi de la « culture du déchet » qui entretient notre société de surconsommation, et qui rejette, sans pitié, à la fois ses invendus matériels et les inutiles du système de production : sans emplois, sans domicile, sans papiers, sans famille. Il a fallu la distance d’un pape polonais, traversant le mur de fer, pour que les idéologies matérialistes des uns et des autres soient mises à jour, dans les années 80. Il faut désormais la distance d’un pape sud-américain pour que les dérives défigurantes de nos systèmes contemporains soient mises en lumière.

Ainsi donc, alors que le XXe siècle a poussé l’Eglise catholique à sortir d’un modèle ancien où le champ religieux s’appuyait sur le champ politique, le défi actuel pour cette communauté de croyants est de garder un vrai souci des affaires de la cité sans vouloir en revendiquer les rênes. Les « périphéries » de nos mégapoles, mais aussi de nos modèles sociaux ou familiaux, doivent être les lieux de vie premiers des communautés catholiques bien plus que les sphères influentes des lieux de pouvoirs politiques et économiques. C’est un renoncement à l’exercice concret de la « puissance » que pousse, à chaque génération, le ferment de l’Evangile. Un renoncement compliqué, parfois douloureux, toujours courageux. Mais un renoncement nécessaire pour sortir des champs de l’influence et entrer dans celui de la fraternité.

  • Message de Noël de Pie XII aux fidèles et au peuple du monde entier, 1956, DC, 1216, col. 5 à 20.

Mars 2015

Une chronique du cahier Sciences et éthique dans La Croix, qui n’a pas pu être publiée du fait d’une grève des imprimeurs…

2015 Art La Croix Dom

Février 2015

En décembre 2015, participation à une table ronde organisée par la Fédération protestante de France, à Paris. Le texte rend approximativement compte de l’intervention orale.

 Pour une éthique réconciliée de l’humain et de sa terre

« Pour qui est responsable, la question ultime n’est pas : comment est-ce que je me tire héroïquement de cette affaire, mais : ‘Quelle sera la vie de la génération qui vient ?’ C’est seulement de cette question historiquement responsable que pourront naître des solutions fécondes. » Les mots du pasteur résistant Dietrich Bonhoeffer sonnent comme un appel toujours actuel à une forme renouvelée de lucidité au milieu de nos crises contemporaines. Face aux nouveaux défis écologiques qui engagent la vitalité même de l’expérience humaine, la question des « générations futures » est particulièrement évidente. Une évidence qui pousse aussi les communautés chrétiennes à renouveler son regard sur la responsabilité morale qui leur incombe.

Dans la tradition catholique, cette responsabilité est d’abord affaire individuelle et collective, dans notre rapport immédiat aux biens et aux personnes de notre entourage. L’expérience dramatique du péché rappelant à chacun que nos compromissions successives ont bien des répercussions au près et au loin : si nous péchons par « action directe », nous découvrons aussi, et de plus en plus dans nos univers connectés et mondialisés, que nous péchons aussi « par -omission », en laissant faire ou en permettant à des systèmes pervers – des « structures de péché »- de s’installer dans notre quotidien. Une grille de lecture bien utile pour évaluer l’enjeu moral que constitue la crise écologique contemporaine.

Mais, il faut bien faire un pas de plus. C’est ce qui se passe quand, dans une veine toute biblique, quasi prophétique, le « souci des générations futures » trouve une place entière dans ces catégories anciennes de la morale catholique. On le repère par exemple dans la réflexion du pape théologien Benoît XVI. Après l’avoir déjà évoqué dans son encyclique sociale Caritas in veritate (2009), il reprend la question dans son message pour la paix du 1er janvier 2010, intitulé « Si tu veux construire la paix, protège la Création ». C’est au nom d’une « solidarité intergénérationnelle loyale » qu’il demande à tous d’élargir notre sens de la responsabilité. En effet, en menaçant directement les biens communs confiés à la créature humaine, – son eau, son air, son sol, ses ressources naturelles-, les pratiques et comportements contemporains qui mettent la mondialisation en crise et menacent les écosystèmes planétaires, mettent aussi en danger notre bon accueil des générations à venir. Un paradoxe lourd pour nos générations qui avons bénéficé d’un demi-siècle de croissance économique sans précédent.

Le pape allemand reprend aussi à son compte un extrait du Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise catholique : «Héritiers des générations passées et bénéficiaires du travail de nos contemporains, nous avons des obligations envers tous, et nous ne pouvons nous désintéresser de ceux qui viendront agrandir après nous le cercle de la famille humaine. La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir. Il s’agit d’une responsabilité que les générations présentes ont envers les générations à venir, une responsabilité qui appartient aussi aux Etats individuellement et à la communauté internationale ». Ainsi le souci du bien être des générations naissantes et à venir devient un « devoir moral ». Un rappel urgent pour nous réveiller de nos égoïsmes matérialistes : « La crise écologique montre l’urgence d’une solidarité qui se déploie dans l’espace et le temps », martèle Benoît XVI.

La communauté catholique mondiale a-t-elle pris toute la mesure de cette exigence nouvelle ? Pas sûr. Car si, depuis les premiers appels de Paul VI jusqu’aux insistances fortes du pape argentin actuel, en passant par les nombreuses interventions sur les thématiques sociales et environnementales de Jean-Paul II, la prise de conscience des enjeux écologiques est faite sur le papier des homélies et des encycliques, sa réception au sein des communautés locales reste à faire. D’abord parce que les chrétiens catholiques sont, au quotidien, pris dans les mêmes contradictions de consommation et d’habitudes que leurs contemporains. Ensuite, parce qu’héritiers d’une vision optimiste sur les forces de renouveau de ce monde ayant survécu à deux conflits mondiaux sans précédent, les chrétiens d’après-guerre ont d’abord mené la lutte contre la misère et pour le développement, avant d’interroger plus récemment les excès de la mondialisation en cours. Enfin, parce qu’au nom du trésor d’un respect absolu accordé à la dignité humaine – du commencement à la fin de toute vie humaine- l’émergence d’une « éthique de la terre » a souvent été vécu comme concurrente, là où elle se révèle être pourtant complémentaire. Benoît XVI le soulignait pourtant dans l’encyclique Caritas in veritate quand il montre que la « façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement. » (n°51) C’est dans cette réciprocité complète entre notre souci pour nos frères et notre souci pour la terre où ils vivent que se joue l’avenir d’une pensée et d’une pratique catholique de l’écologie. Une réciprocité qui n’est validée encore que de manière exceptionnelle dans certains monastères, réseaux ou lieux d’accueil catholiques. Une réciprocité qui ne peut pas non plus se résumer à une simple opération de digestion qui consisterait à faire de « l’écologie humaine » la nouvelle façade d’une simple éthique de l’humain, sans aucun enracinement réel dans le souci de la terre qui l’accueille. Il s’agit de vivre une forme de « développement humain intégral » qui sache faire une place pleine et entière au reste de la Création.

Un des enjeux de la conception catholique de notre rapport à la terre est du coup de ne pas se réfugier trop facilement derrière les catégories critiques, utiles mais un peu courtes, du « panthéisme » païen ou du « consumérisme » matérialiste pour définir les dangers de toute pensée écologique. Ne serait-ce qu’au nom de la « communauté de destin » que nous formons avec ces créateurs cocréées avec nous le sixième jour de la Création, selon le récit mythique de la Genèse. Car, à l’inverse, l’anthropocentrisme exclusif est une dérive de la théologie qui doit être dénoncée au profit d’un christocentrisme bien plus libérateur et plus ajusté. Une manière d’y parvenir consistera à réarticuler plus clairement la théologie protologique de la Création avec celle, eschatologique, du salut. Ce travail émerge de toute part, dans les réseaux catholiques. Un exemple parmi bien d’autres : la prise en compte, par le réseau mondial des communautés et des instituts jésuites, de la question écologique comme « signe des temps » essentiel pour les années à venir. Il en va donc désormais de la cohérence de notre discours. Ce qu’un François d’Assise –nommé ‘patron céleste des écologistes’ par le tout nouveau nommé pape Jean Paul II en 1978- avait perçu en son temps, dans cette mondialisation marchande à laquelle il était lui aussi confrontée.

Beaucoup reste donc à faire. Mais il est fort à parier que la publication prochaine de l’encyclique annoncée du pape François sur les thématiques environnementales –une première dans l’histoire de l’Eglise catholique-, fera bouger davantage les lignes que les documents, pourtant intéressants, régulièrement publiés sur ce sujet par les commissions épiscopales à travers le monde. Une occasion à ne pas manquer pour réinterroger nos pratiques pastorales ordinaires, nos catéchèses fondamentales et aussi nos chantiers oecuméniques prioritaires. Car la foi au « Dieu créateur » est un trésor commun à toutes les familles chrétiennes. De quoi nous permettre d’offrir un témoignage commun renouvelé et crédible au monde dont Dieu nous demande de prendre soin.

Janvier 2015

Pour un livret publié au Viet-Nam, dans le cadre des Journées mondiales de la jeunesse à Saïgon

Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu

Sale ou propre ? Ce coin de forêt tropicale rempli d’arbres, de lianes et de plantes ? Ce bras du Mékong recouvert de nénuphars et de plantes aquatiques, grouillant de poissons ? Cette rizière asséchée qu’il faut préparer pour la prochaine moisson ? Alors, sale ou propre ? Bien sûr, c’est plus « propre », une route goudronnée où l’on circule facilement, ou un paysage sans obstacles qui permet de construire et de développer l’économie. Mais la nature sauvage qui nous environne nous donne de nombreuses leçons à retenir. Elle est comme un livre ouvert qui nous apprend à toucher du doigt le mystère de la vie. Ainsi, ce qui peut nous paraître comme étant sale, d’un premier abord, -ce tas de fumier, cette boue où trempent mes pieds, cette forêt non-entretenue-, est en fait travaillée par une infinité d’organismes vivants qui en font des milieux d’une incroyable complexité.

Si notre cœur est assez simple, assez pur pour s’émerveiller des merveilles de la nature, alors tout devient « propre », « pur » d’une belle lumière. Cette nature nous est confiée pour qu’elle vive et qu’elle nous aide à vivre. Partout à travers le monde, nous commençons à comprendre que si nous n’y prenons pas garde, nous risquons fort de détruire ce qui nous donne la vie. Ce n’est plus la nature qui est « désordonnée » ou « sale », mais ce sont nos manières de vivre, insouciantes et irresponsables, qui se mettent à salir les rivières, les rues, l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons. Dans certaines cultures traditionnelles pourtant, la terre est considérée comme une « mère » nourricière qu’il faut respecter. Une belle image pour rester attentif. Car, oui, les grandes forêts anciennes du Viet Nam sont un trésor à préserver. La force de vie des grands fleuves, les équilibres des plaines cultivées, la beauté des espèces animales et végétales sauvages aussi. Aurons-nous le cœur assez pur pour nous en rendre compte ?

Bien sûr, les milieux naturels doivent aussi permettre à chacun de vivre. Les peuples d’Asie le savent bien, eux qui ont déployé tant de talent à inventer la culture du bambou et du riz. Et chaque repas est une fête qui rappelle la richesse naturelle de notre monde. Dans l’Evangile, Jésus prend le temps aussi de s’émerveiller de la beauté des oiseaux des champs et des fleurs qui poussent dans une incroyable beauté. Et à chaque repas, il rend grâce pour le don du pain, de l’eau, du vin, de ces fruits de la terre qui nous aident à vivre, jour après jour. Ses disciples, en le suivant, découvrent avec quelle attention leur maître a pris le temps de regarder le moissonneur ramasser les gerbes, après avoir patiemment attendu que le grain tombé en terre meurt et ressuscite au centuple. De regarder le grain de Sénevé faire de sa petitesse un don jusqu’à devenir un arbre capable d’accueillir une multitude d’oiseaux. De reconnaître les eaux poissonneuses du lac de Galilée ou de faire jaillir la vie dans le corps des hommes et femmes malades qu’on lui apportait. La vie surabondante de la Création est toujours à l’œuvre, nous montre Jésus.

Car voilà ce qui est vraiment à voir, dans le livre de la nature et dans le livre de la Bible : quand Dieu créé ce monde, il le fait jour après jour. Instant après instant. Toute vie est tenue par le souffle de Dieu qui la traverse et l’épanouit. Et la terre donne son fruit. Malgré la mort, le vieillissement. Mort, où es ta victoire ? semble crier la Création toute entière quand elle accueille le Ressuscité. Un cri que nous devons entendre alors que sur notre petite planète nous prenons la mesure de notre fragilité. La pollution devient un vrai problème, le dérèglement climatique un défi colossal. Des défis d’autant plus importants que ce sont les plus pauvres qui en souffrent les premiers. Voilà pourquoi nous devons ouvrir les yeux et préserver la pureté de notre regard.

29 novembre 2014

Intervention à une table ronde organisée par Foi et Culture (CEF), à la maison des évêques de France, sur le thème « Sauver la création. Ecologie enjeu spirituel »

Table-ronde animée par Patrice de Plunkett : « Que devons-nous faire ? », en présence de Marianne Durano : Pour une écologie intégrale, d’Amélie Huard, du réseau Chrétiens changeons de Clermont-Ferrand, de Dom Jean-Pierre Longeat, moine bénédictin, Président de la CORREF, et de Jean-Marie Pelt : un lieu d’initiatives écologiques, la botanique.

Transcription approximative de mes propos spontanés du moment.

Mon regard vient de l’interface où je me situe. Comme journaliste (Bayard), comme religieux vivant en communauté (assomptionniste) et comme prêtre accompagnateur de l’ONG Pax Christi-France, je suis sensible de manière différente au défi écologique qui se présente à nous.

D’abord, je trouve intéressant de repérer la tension de fond, biblique, entre la prophétie et la sagesse. Une tension difficile à tenir au quotidien, car les sages ont tendance à s’endormir et les prophètes à quitter nos communautés. Prenons l’exemple du souci des créatures animales. Dans la tradition catholique, combien de « sages » ont rappelé qu’il faut s’occuper d’abord des pauvres avant de prendre soin des animaux. Et qui, du coup, ont découragé des « prophètes » dans nos communautés, pour qui la maltraitance envers les animaux souligne aussi notre incohérence quand nous parlons de la dignité humaine elle-même. On pourrait multiplier ce genre d’exemples. Ces oppositions binaires nous font du tort. Et c’est d’autant plus étonnant que deux des grandes figures médiatiques du catholicisme français de la fin du XXe siècle, l’abbé Pierre et sœur Emmanuelle, étaient des « recycleurs », des écologistes avant l’heure. En effet, après avoir fait le constat qu’un excès dans nos modes de consommation créait de la pauvreté, ils ont travaillé à partir de là pour faire de ces excès non plus des déchets mais des ressources, engendrant des formes nouvelles de vie ensemble. Et donc, redonnaient une dignité nouvelle à des personnes exclues jusque-là. Le respect de la terre et des plus pauvres ne s’opposent donc pas.

Dans le monde catholique, pourtant, les bases théologiques sont bien là. Depuis Paul VI, se sont mis en place tous les éléments pour que la doctrine sociale de l’Église ne puisse plus aujourd’hui faire abstraction de la question de l’écologie, de notre mode de vie, de notre rapport aux ressources naturelles. L’encyclique « Caritas in veritate » l’a gravé dans le marbre pourrait-on dire. En attendant que la prochaine encyclique du pape François l’exprime encore plus clairement. A partir de là, toutes les communautés locales devront bien se mettre au travail sur ce sujet. Il y a encore du travail, comme je le constatais il y a quelques semaines, lors d’une session de formation diocésaine. Parmi les incompréhensions qui se sont exprimées au cours de ce temps, je retiens cette difficulté avec le repas végétarien délicieux qu’avaient décidé d’offrir les organisateurs. Peur de manquer, de changer nos habitudes. Nos communautés sont prisonnières de ces peurs, comme tous nos contemporains.

Pour ma part, ma réflexion a commencé à prendre corps en accompagnant les réflexions menées autour du titre « Terre sauvage ». Un titre qui présentait jusque-là une nature merveilleuse mais dépourvue d’humanité. Comment changer la ligne d’un tel titre pour remettre plus d’humain ? Les experts, naturalistes, scientifiques, responsables du monde de l’environnement qui ont été sollicité pour cela m’ont mis la puce à l’oreille. J’ai en effet entendu là trois choses fondamentales qui m’ont décidé à aller plus avant dans ce champ de réflexion :

  •  D’abord, j’y ai pris conscience que la crise écologique est bien un fait. Ce n’est pas la fin du monde, mais d’un certain monde. Des accélérations et des destructions sans précédent s’opèrent sous nos yeux. Quelque chose de grave se passe.
  • Ensuite, alors que très souvent les milieux environnementalistes se tiennent éloignés des cercles d’Eglise, il a souvent été question dans les échanges de la place des chrétiens dans cette mobilisation. « Où est l’Église ? Quand le pape va-t-il s’intéresser à l’écologie ? Nous gagnerions dix ans dans notre travail… » Alors, pour une fois qu’on nous attend, qu’attendons-nous ?
  • Enfin, les expressions du vocabulaire des écologistes doit nous interpeller : « Il faut sauver la planète », « se réconcilier avec la nature », « faire alliance avec le vivant » « il faut se convertir dans nos modes de vie ». Salut, réconciliation, alliance, conversion. Autant de mots que nous connaissons bien et que nous n’osons plus employer en public. Des mots qui prennent ici un sens nouveau mais qui nous invitent donc au dialogue bienveillant. A ce titre, il peut être intéressant d’interroger l’intitulé de notre colloque : Vouloir « sauver la création » ne constitue-t-il pas un magnifique oxymore théologique ?

Il est temps en effet que nous nous remettions à l’écoute de ce que nous affirmons quand nous parlons de la foi au Dieu Créateur. Ce que dit d’abord la foi au Créateur est que nous croyons que le salut de Dieu se manifeste à travers notre expérience du créé. Vouloir parler de l’importance de la Création à partir du récit des commencements de la Genèse ne nous permet pas toujours de dialoguer avec les questions environnementales actuelles. Car s’il suffisait de croire en la beauté du désir originel qui accompagne la création du monde en sept jours, pourquoi sommes-nous si indifférent à la défiguration en cours de ce monde si beau ?

Il est temps que nous nous souvenions que le grand et principal récit de création est d’abord celui de la mort et résurrection du Christ. Croire que Dieu a pris le risque de sortir de lui-même pour rentrer dans sa création jusqu’au bout, jusque dans les noirceurs les plus absolues du mal, jusque dans l’avilissement de la mort, de la destruction, pour que nous, pauvres créatures, nous soyons rendus capables de Dieu. C’est ça, l’inouï projet créateur dont nous devons vivre. Et qui doit donc nous inviter à être cohérent. C’est quand le monde est menacé dans son intégrité que notre foi en la Création doit s’affirmer encore plus fort. Le cantique des trois enfants, dans le livre du prophète Daniel, nous l’avait déjà fait bien comprendre.

Il faut faire le constat humble que nous ne savons plus, nous, chrétiens, parler avec entrain de notre foi en la Création. Regardez la déroute d’une catéchiste quand elle tente d’expliquer la création du monde devant des enfants qui entendent parler par ailleurs de Darwin et de Big bang. L’articulation nous paraît, à nous même, souvent difficile. La tentation est grande alors de réduire la foi au Créateur à une émotion esthétique pour un jardin perdu. Nous ne sommes pas crédibles si notre « création » n’est qu’un concordisme religieux pour dire que nous aussi nous avons quelque chose à dire sur la réalité de ce monde.

Mais avons-nous encore envie ? Regardez la difficulté que nous avons à dialoguer avec les milieux contemporains de l’écologie ? Tant de peurs nous retiennent : peur d’idéologies peu fréquentables ou de postures utopistes etc. Quand ce n’est pas le jugement de panthéisme. Et c’est vrai, que certaines branches de la pensée écologique s’aventure dans des philosophies et des conceptions très éloignées du substrat chrétien. Mais le dialogue avec les écologistes et la réflexion autour des thématiques qu’ils mettent à jour nous mettent justement au défi de penser au-delà des postures radicales. Oui, c’est vrai, dans ces milieux, il y a aussi des pensées antihumanistes, antispécistes, antinatalistes avec lesquelles la foi chrétienne devra batailler. Mais, il nous faut reconnaître que dans nos communautés aussi, des positions radicales, fondamentalistes ou intégristes, existent aussi, sans que cela ne nous décourage d’essayer d’être chrétien. N’ayons donc pas peur du dialogue avec les hommes et les femmes de bonne volonté. Et il y en a beaucoup dans ces milieux que nous connaissons à peine. Et qui pourtant nous rendent des questions simples, essentielles, presqu’évangéliques : c’est quoi le sens de ma vie ? Pourquoi vaut-il la peine de lutter ? Comment est-ce que je prends soin de mon prochain et même de la génération future ?

Un tel dialogue nous apprendra une autre bonne nouvelle : la prise en compte pastorale et théologique du questionnement contemporain, ouvert par les écologistes, sur notre rapport au monde (à la Création, dirons-nous) nous offre un magnifique champ de collaboration œcuménique notamment. Car s’il y a bien un point qui nous rassemble de manière forte entre chrétiens, c’est notre foi commune au « Dieu créateur », dont la paternité nous pousse à assumer la nôtre. De quoi renouveler en profondeur notre témoignage commun évangélique.

22 novembre 2012 – CERAS

Écologie

Sans être pionnière, la doctrine sociale de l’Église catholique a progressivement donné toute sa place à la thématique écologique. Un événement ecclésial majeur de ces dernières décennies.

Le souci écologique de la planète a mis du temps à s’imposer dans la doctrine sociale de l’Église, qui est en passe seulement ces dernières années d’intégrer une éthique de la terre, comme l’officialise d’une certaine manière l’encyclique Caritas in veritate. Mais là où certains attendaient une première « encyclique écologique », Benoît XVI offre plutôt une réflexion globale sur les emballements de la mondialisation en cours, qui perturbe à la fois nos schémas de développement, nos modèles économiques, nos structures sociales, et jusqu’aux fondamentaux matériels de l’existence sur cette planète. Il inscrit, à la suite de ses prédécesseurs, les défis écologiques dans la sphère du « moral », pas très loin des questionnements liés à la famille et à la bioéthique : la défiguration du monde est aussi une contestation – consciente ou non – du projet de Dieu pour l’humain et pour la Création entière.

Un fruit de la doctrine du développement des peuples

Le terreau d’une sensibilité chrétienne à l’écologie se retrouve dans une théologie de la Création et de l’Incarnation honorant la « chair » du monde. Mais celle-ci vit une cruelle éclipse au sein de la doctrine catholique contemporaine, qui rend difficile de penser et d’accompagner les questions actuelles de l’écologie1.

Pour autant, les communautés chrétiennes ont aussi l’expérience du terrain, notamment celui du monde rural, où le lien à la vitalité des êtres et des choses se pose forcément. « En contact permanent avec la nature, telle que Dieu l’a créée et la gouverne, le travailleur des champs sait par expérience quotidienne que la vie humaine est entre les mains de son Auteur. Si dur que soit ce travail, l’homme s’y trouve encore maître de son monde par l’activité au milieu de la communauté.2 » En s’exprimant ainsi en 1951, Pie XII évoquait les évolutions rapides au sein de l’agriculture occidentale d’après-guerre3. Curieusement, les acteurs chrétiens du monde rural, très actifs au sein de ces évolutions, seront parfois les plus lents alors à en reconnaître les paradoxes et les dangers.

L’autre espace pour la prise de conscience écologique dans l’Église catholique fut la contribution du Saint-Siège à la réflexion menée au sein des grands organismes onusiens. Les discours de Paul VI à la FAO (Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) font apparaître le lien toujours plus net entre crises alimentaires, modèles de développement économique et respect nécessaire de la terre. « Les biens et les fruits de ce monde ont été créés pour tous. Personne n’a le droit de se les réserver exclusivement, qu’il s’agisse de personnes ou de communautés, et tous, au contraire, ont le devoir grave de les mettre au service de tous.4 » Un thème repris un an plus tard dans l’importante encyclique Populorum progressio , sur le développement des peuples (1967). Il faut citer ici aussi Barbara Ward, une figure un peu oubliée mais qui fut une des premières avocates d’un développement durable. Cette économiste catholique fut déléguée du Saint-Siège dans diverses rencontres, dont celle de l’Assemblée œcuménique d’Upsala en 1968. Elle pointe dans son intervention la raison majeure pour laquelle les grandes réformes nécessaires pour plus de justice sociale ont du mal à aboutir : « C’est que nous ne considérons pas que les grandes obligations sociales qui ont réussi dans une large mesure à l’intérieur de nos nations débordent nos frontières. C’est aussi simple que cela.5 » La remarque vaut toujours aujourd’hui pour les urgents engagements écologiques à prendre sur le plan international.

Les textes suivants de Paul VI expriment de plus en plus clairement la prise en compte des questions écologiques, jusque dans leurs aspects les plus sombres. Tout en se félicitant des techniques modernes, il s’interroge ainsi sur leur mise en œuvre, qui « à un rythme accéléré, ne va pas sans retentir dangereusement sur l’équilibre de notre milieu naturel, et la détérioration progressive de ce qu’il est convenu d’appeler l’environnement risque, sous l’effet des retombées de la civilisation industrielle, de conduire à une véritable catastrophe écologique. Déjà nous voyons se vicier l’air que nous respirons, se dégrader l’eau que nous buvons, se polluer les rivières, les lacs, voire les océans, jusqu’à faire craindre une véritable ‘mort biologique’ dans un avenir rapproché, si des mesures énergiques ne sont sans retard courageusement adoptées et sévèrement mises en œuvre.6 » Dans la foulée, le cardinal Villot invitera à l’émergence d’un droit sensible aux urgences environnementales, basé sur le principe ancien du primum non laedere : d’abord, ne pas nuire7 !

Cette même année, pour le 80e anniversaire de l’encyclique Rerum novarum , Paul VI liste dans sa lettre apostolique Octogesima adveniens un ensemble de thématiques sociales émergentes que l’Église doit désormais considérer sérieusement, dont celle de l’environnement : « Brusquement l’homme en prend conscience : par une exploitation inconsidérée de la nature, il risque de la détruire et d’être à son tour la victime de cette dégradation. Non seulement l’environnement matériel devient une menace permanente : pollutions et déchets, nouvelles maladies, pouvoir destructeur absolu ; mais c’est le cadre humain que l’homme ne maîtrise plus, créant ainsi pour demain un environnement qui pourra lui être intolérable. Problème social d’envergure qui regarde la famille humaine tout entière.8 » Au cours de la conférence de Stockholm, en 1972, Paul VI précise : « Pas plus que le problème démographique ne se résout en limitant indûment l’accès à la vie, le problème de l’environnement ne saurait être affronté avec les seules mesures d’ordre technique.9 »

Qui veut la paix préserve la terre

Enfin, un troisième espace de maturation de la prise de conscience écologique est celui de la contestation de la guerre et de la prolifération nucléaire, militaire et civile. L’Église oscille entre craintes liées aux pouvoirs inouïs laissés entre les mains de quelques-uns et confiance dans le discernement de la communauté humaine dans son ensemble à refuser le pire. « La croyance erronée qui fait reposer le salut dans un progrès toujours croissant de la production sociale est une superstition, (…) la plus dangereuse, car elle semble estimer impossibles les crises économiques, qui comportent toujours le risque d’un retour à la dictature10 », s’exclamait déjà Pie XII en pleine Guerre froide, avec des accents que certains altermondialistes ne renieraient pas. Les mouvements civils pour la paix vont trouver rapidement des lieux d’action sur ce thème au sein de l’Église. Étonnamment, l’équivalent n’est pas vrai pour la contestation anti-nucléaire. Il faudra attendre les événements de Creys-Malville en 1977 pour qu’un évêque français11 propose une première et prudente lecture éthique de ce choix technologique majeur, qui en souligne le déficit démocratique alors qu’il engage la vie des générations futures.

Le lien entre paix et environnement est consacré par Jean Paul II. L’ancien archevêque de Cracovie avait une sensibilité déjà ancienne à la beauté de la terre. Un de ses premiers gestes comme pontife romain, en 1979, fut d’ailleurs de se rendre à Assise, sur les pas de François, qu’il nommera patron universel des écologistes. Ses nombreux voyages lui permirent de constater l’accélération des pratiques destructrices de l’environnement, telles qu’il les déplore à Madagascar ou au Sahel12. Protection du patrimoine forestier, lutte contre la désertification et appauvrissement des sols, réduction des substances toxiques, sauvegarde de l’atmosphère : autant de chantiers urgents sont nommés explicitement, parce que l’humain « est plus l’intendant de la terre que le propriétaire discrétionnaire. » Au moment où le Mur de Berlin s’effondre, il fait de sa lettre annuelle pour la journée mondiale de la Paix un vibrant plaidoyer pour inviter chacun à travailler à un respect plus grand pour les choses de la terre13.

Un œcuménisme de terrain

Parallèlement, le mouvement œcuménique a vécu, notamment à Bâle en 1989, un véritable virage environnementaliste. Au couple d’action traditionnel de ces réseaux, « justice » et « paix », se trouve greffé un nouveau champ : le respect de « l’intégrité » de la planète. Depuis plusieurs années, aussi bien du côté protestant qu’orthodoxe, des chrétiens se sont levés pour prendre part aux actions écologiques, tant dans le champ politique que militant. Le Conseil œcuménique des Églises fait souvent œuvre de précurseur dans le domaine : dès les années 1970, il a contribué à l’élaboration du concept de communautés durables. Et depuis vingt ans, il est présent à toutes les conférences de l’Organisation des nations unies sur le climat. Travaillant particulièrement sur la question de la justice climatique, le Conseil avait invité en 2009 toutes les églises à faire sonner leurs cloches pour réveiller les consciences. Particulièrement singulier aussi est le parcours du « patriarche vert », Bartholoméos Ier, qui, reprenant les intuitions de son prédécesseur, lance de nombreuses initiatives pour mobiliser les communautés chrétiennes. En 2002, dans ce qui va devenir « l’appel de Venise », il invite avec Jean Paul II les hommes de ce temps à une urgente conversion des modes de vie pour les refonder « sur une éthique écologique découlant de notre triple relation avec Dieu, avec nous-mêmes et avec la création. »14 La mobilisation pour la défense de l’environnement, au nom de la théologie chrétienne de la Création, devient un passionnant et nouveau chantier œcuménique.

La dignité de la terre

C’est bien une invitation à « rendre compte de l’espérance » qui est en nous, chrétiens, que la question écologique provoque inévitablement. Mais ce rapport plutôt positif aux enjeux écologiques est loin de faire l’unanimité dans les communautés de base, même si individuellement les esprits évoluent rapidement, notamment dans les jeunes générations actives. On retrouve les mêmes clivages concernant l’écologie dans les Églises que dans le reste de la société. Le regard chrétien n’apporte pas une expertise technique spécifique sur les questions de l’agriculture, des biotechnologies ou de la pollution. En revanche, il propose une perspective anthropologique et eschatologique qui devrait aider chacun à élargir son regard. Plus que jamais, les croyants vont devoir retrouver les mots de leur foi en la Création sauvée (Romains 8) pour rester capables de regarder en face ce qui détruit la beauté du projet originel de Dieu.

Le pape actuel a bien compris cet enjeu et, outre quelques habiles gestes médiatiques (les fameux panneaux solaires du Vatican), Benoît XVI apporte surtout un éclairage théologique. À l’écoute des alertes lancées par les scientifiques et les militants, il rappelle qu’une grande part de la solution se trouve dans une forme de développement humain qui honore « l’intégralité » de ses dimensions intérieures. Comme son prédécesseur, il lie la théologie de la Création à celle de la vie humaine dont le respect absolu est, selon lui, la mesure ultime pour vivre justement le respect pour le reste des vivants. La tradition chrétienne est riche aussi d’autres approches, complémentaires. Celles, encore en construction, ébauchées par les communautés qui se nourrissent de la théologie de la libération, ont ainsi saisi le lien constitutif entre le respect des petits de l’histoire, les pauvres, les indigènes, les sans-terre et leur terre, espace indispensable de leur existence.

Non sans humour, Benoît XVI s’est aussi amusé, en septembre 2011, à surprendre ses auditeurs du Bundestag, dans un pays où les Grünen ont une forte place politique : « Des jeunes se sont rendu compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans nos relations à la nature; (…) que la terre a en elle-même sa propre dignité et que nous devons suivre ses directives. » Rappelant qu’il n’interfère pas ici dans les affaires politiques, il poursuit : « L’importance de l’écologie est désormais indiscutée. Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence. » Il y voit un chemin urgent, garantissant d’abord une « écologie de l’homme » où liberté et responsabilité s’articulent avec un « développement intégral » dans lequel le respect du vivant sous toutes ses formes trouve sa place.

Avec les défis environnementaux, nous avons la chance de voir émerger sous nos yeux un nouvel aspect de la doctrine sociale de l’Église. À la croisée des expériences de terrain des milieux associatifs et des expressions politiques des organismes internationaux, les responsables de l’Église catholique prennent peu à peu la mesure de ce chantier. Il faut espérer que, comme dans d’autres domaines, la prise de conscience aide à passer à l’action, en cessant d’opposer de manière simpliste l’attention à l’humain et le respect de la terre. La vieille contestation15 qui laissait entendre que la foi chrétienne porte une grande part de la responsabilité d’un rapport faussé à la terre du monde occidental perdra ainsi de son acuité. La réflexion ecclésiale sur l’écologie nous renvoie à notre propre capacité à garder un rapport lucide sur l’histoire et les forces à l’œuvre.

NOTES

1  On peut évoquer l’intervention de Mgr Garonne au cours des débats du Concile Vatican II en 1965 : « Le dogme de la Création est sans doute un de ceux dont le besoin se fait le plus sentir chez l’homme d’aujourd’hui, car plus l’homme pénètre dans les mystères de la nature, et plus il domine celle-ci, plus il est nécessaire qu’il voie et proclame qu’elle dépend de Dieu. » (La Documentation catholique,  DC n° 1459, col. 2004-2006).

2  Pie XII, « Le pape évoque les problèmes de la vie rurale », 1951, DC, n° 1100, col. 987-902.

3  C’est aussi un thème des Semaines sociales de Nantes de 1950, qui dénoncent une agriculture tentée par un modernisme écologiquement aveugle et socialement destructeur.

4  Paul VI, « La faim dans le monde », 1966, DC n° 1472, col. 974-975.

5  Barbara Ward, « Nations riches et nations pauvres. Discours à l’assemblée d’Upsala », 1968, DC n° 1523, col. 1490-1497.

6  Paul VI, « Discours à la FAO », 1970, DC n° 1575, pp. 1051-1056.

7  Cardinal Villot, « L’environnement. Lettre à l’union des juristes catholiques d’Italie », DC n° 1601, pp. 66-67.

8  Paul VI, « Lettre apostolique Octagesima adveniens », 1971, DC n° 1587, pp. 2-17.

9  Paul VI, « L’Église et la Conférence des nations unies sur l’environnement », 1972, DC n° 1613, pp. 668-669.

10  Pie XII, « Message de Noël aux fidèles et aux peuples du monde entier », DC n° 1216, col. 5-20.

11  Mgr Matagrin en 1977, après les événements violents autour de la centrale nucléaire de Creys-Malvile. L’enjeu du nucléaire : l’avenir de notre société, 1977, DC n° 1726, pp. 776-778.

12  Jean Paul II, « Il faut des garanties internationales pour la protection de l’environnement. Discours aux diplomates à Madagascar », 1989, DC n°1985, pp. 544-545 ; Jean-Paul II, « Je renouvelle mon appel solennel en faveur du Sahel », 1985, DC n°1950, pp. 936-940.

13 . Jean Paul II, « La paix avec Dieu créateur, la paix avec toute la création. Message pour la journée de la Paix », 1990, DC n° 1997, pp. 9-12.

14  Bartholoméos Ier, Jean Paul II, « La déclaration de Venise », 2002, DC n° 2278, pp. 868-870.

15  Portée, notamment, par Lynn White.

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