ARTICLES PERSO

AVRIL 2020

Une chronique dans le journal La Croix

Transition agroécologique, l’autre indépendance du Sénégal ?

« C’est la première fois qu’une consultation du monde agricole d’une telle ampleur est menée au Sénégal ». Avec une fierté légitime, Raphaël Belmin, chercheur au centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), rend compte de cette aventure à laquelle il a participé ces mois avec de nombreux autres partenaires locaux. Issue de différents acteurs de terrain qui ont appris à se mettre d’accord pour aboutir, au final, à un projet qui se veut être co-construit avec l’État : cette dynamique est effectivement, à bien des égards, une première dans le pays.

La vingtaine d’experts qui ont rédigé le rapport final remis au gouvernement le 1er février dernier, ont pris le temps de consulter plus d’un millier d’acteurs locaux, visitant à travers le pays une trentaine de sites différents. Ils ont aussi mis en lumière vingt-six initiatives agroécologiques en cours dans le pays, (association de culture d’arbres fruitiers et de maraîchage, lutte biologique contre les insectes ravageurs de cultures, gestion collective des forêts, etc.).

Un vibrant plaidoyer

L’étude a posé un diagnostic des enjeux majeurs en matière d’agriculture pour les six zones géographiques du pays. On y parle élevage, développement rural, sécurité alimentaire, sans oublier la protection des ressources naturelles et de la biodiversité, restauration des terres, résilience face aux changements climatiques et développement d’emplois attractifs dans ces projets.

IL s’agit donc d’un vibrant plaidoyer pour une nécessaire transition agroécologique, que le président Macky Sall lui-même semble appeler de ses vœux. Le pays avait d’ailleurs été choisi comme pilote pour le développement de l’agroécologie par la FAO en 2015. Et en 2017, une alliance pour l’agroécologie en Afrique de l’Ouest (3AO) a été lancée par de nombreux acteurs de la zone sahélienne.

Pour autant, au Sénégal comme en France, on continue d’espérer pouvoir inventer une « agriculture performante » qui passe « par une cohabitation entre exploitations familiales compétitives et des exploitations privées dynamiques ». C’est ainsi que s’exprimait Pape Abdoulaye Seck, l’ancien ministre de l’agriculture et de l’équipement rural du pays, remplacé l’année dernière par un mathématicien renommé.

De fait, cette « cohabitation » espérée témoigne surtout d’un malentendu que révèle la libéralisation grandissante de fait des marchés et des pratiques agricoles dans ces pays, loin des belles promesses de l’agroécologie, plus attentive aux paysans et aux réseaux humains locaux (2).

Davantage d’engrais chimiques ?

D’ailleurs, une révision récente de la loi nationale sur la biosécurité, sous couvert d’harmonisation continentale, indique l’intérêt grandissant des politiques sénégalais pour le développement des OGM, notamment pour développer massivement la production de riz et de coton, après avoir soutenu depuis des années des programmes massifs de productions irriguées (maïs, etc.).

Une « stratégie nationale de biosécurité » est aussi en cours d’évaluation qui doit permettre à l’agriculture sénégalaise de recourir à ces biotechnologies modernes d’ici à 2030. Hasard du calendrier ? Alors que le Sénégal fête ces jours-ci le soixantième anniversaire de son indépendance nationale, l’IFDC, un important acteur privé en Afrique du monde des engrais et des pesticides a lancé récemment un appel aux 15 pays de l’Afrique de l’Ouest pour qu’ils libéralisent davantage encore la circulation des engrais chimiques (mais aussi des pesticides, des semences commerciales etc.) pour répondre à un « contexte sanitaire agricole et sanitaire précaire » pour la saison à venir.

Un modèle de vie sociale, économique et écosystémique

Pourtant, l’usage des engrais chimiques est déjà massif, comme en témoigne un rapport (3) des organisations paysannes de l’Afrique de l’Ouest : depuis quinze ans, c’est bien l’approvisionnement en intrants de ce genre qui absorbe l’essentiel des financements, au détriment des autres nécessités du monde rural. Faut-il alors s’étonner que si la pauvreté recule dans le pays, elle recule moins dans le monde rural où la moitié des familles sont encore pauvres ?

On l’aura compris : le choix de l’agroécologie n’est ainsi pas celui d’un modèle technique contre un autre. Il s’agit du choix d’un modèle de vie sociale, économique et écosystémique qui renonce pour de bon à la seule lecture financière, court-termiste et hors-sol du monde. Et cette indépendance-là aussi n’a pas de prix.

(1) DyTAES, à télécharger sur le site de l’araa.org /(2) Comme en témoigne l’augmentation de la production céréalière (pour l’exportation), et la diminution de celle de riz. /(3) https://www.roppa-afrique.org/IMG/pdf/senegal_rapport_kf.pdf

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