Un entretien très intéressant avec Thomas Schaack, chargé des questions d’écologie à l’EKD (Eglise protestante allemande) recueilli par David Philippot, du journal protestant Réforme
Les Eglises allemandes, et particulièrement l’EKD, ont été des précurseurs sur la question de la défense de l’environnement et du respect de la création. La théorie a-t-elle évolué ?
Notre action dans ce domaine a commencé dans les années 60 et les premiers responsables des questions écologiques auprès des Eglises régionales ont été nommés en 1972, en Hesse et dans le Schleswig-Holstein. Par la suite, les catholiques ont fait de même. Au départ, notre engagement était pour ainsi dire « apocalyptique ». Il s’agissait de faire prendre conscience que nous avions déjà bien entamé le potentiel de la Terre, que les ressources naturelles n’étaient pas illimitées. Notre engagement s’est alors concentré, par exemple, sur la lutte contre le nucléaire ou la construction d’un nœud autoroutier à côté de Francfort. Puis, peu à peu, la théorie s’est modifiée en même temps que le sens de notre engagement. Aujourd’hui, les OGM, le développement durable, la protection du climat ainsi que les relations avec l’Afrique ou l’Asie sont devenus des questions prioritaires, car elles sont toutes imbriquées.Et la théologie ?
Oui, elle a beaucoup évolué au cours des dernières décennies, elle est devenue de plus en plus concrète sous l’influence du courant de la « théologie du premier article »… La théologie était auparavant centrée sur l’homme mais, depuis les années 70, il y a eu un courant théologique assez fort qui a commencé à poser la question de la valeur des plantes, des animaux et de la nature, et de leur rapport direct à Dieu, indépendamment de l’homme. Ce sont des questions qui intéressent beaucoup les fidèles.Dans quel sens agit l’EKD ? S’agit-il plutôt pour vous d’influer sur les politiques publiques ?
Je dirais qu’il y a double action de notre part. D’abord, nous faisons entendre notre voix dans le débat public dès que nous le jugeons nécessaire ou opportun. Dans le dossier des OGM, nous sommes très critiques et voulons être entendus. Mais, dans l’autre sens, les politiques viennent aussi solliciter notre avis. Exemple : le chauffage avec des céréales. On est venu nous demander s’il était judicieux ou pas de se chauffer avec des aliments prévus pour faire du pain. Nous sommes souvent consultés sur les questions éthiques.
Et cette consultation s’exerce au niveau local, régional ou fédéral ?
Oui, je suis régulièrement invité dans des communes pour des conférences ou des avis. Mais nous intervenons aussi au niveau des Länder ou de l’Etat, par exemple sur le dossier de la protection climatique. Nous tentons de taper à la bonne porte pour être le plus efficace possible.
Acceptez-vous le terme de « lobbying », ou est-ce exagéré ?
Nous ne pouvons pas être comparés avec un lobby au sens économique. Mais nous agissons en fait de la même manière. Vous savez que nous disposons d’un représentant de l’EKD auprès du gouvernement allemand. Par son bureau transite tout un tas de consultations réclamées à l’Eglise par le gouvernement sur tel ou tel sujet. Dans le domaine écologique, mais aussi social ou économique. Et nous n’hésitons pas à prendre les devants pour faire entendre notre voix.Comment inciter les chrétiens à agir dans leur vie quotidienne sans se montrer moralisateur ?
Ce n’est pas facile, et c’est la part la plus importante de notre travail. Certains sont très mobilisés mais d’autres ont peu fait dans ce domaine. C’est une charge énorme que d’essayer de changer les mentalités. D’autant plus qu’en Allemagne le clergé est très éclaté et chacun un peu jaloux de son indépendance. Les pasteurs n’aiment pas trop qu’on leur dicte leur conduite. Mais nous essayons de les convaincre d’aborder les sujets écologiques. Au cours des cultes, par exemple. Il faut du temps pour convaincre, mais nous avons enregistré des succès. D’autant plus que la prise de conscience généralisée de l’importance d’agir nous aide dans notre travail. Le fait que ce sujet revienne souvent à la une pousse aussi les fidèles à se dire : « Et moi, en tant que chrétien, que puis-je faire ? »
Quelles sont les initiatives de l’EKD ?
Dans le domaine de la protection du climat, nous avons constitué une « Alliance pour le climat », qui réunit des associations politiques et de protection de l’environnement. A plusieurs, nous sommes vraiment plus forts. C’est une voix qui est entendue et nous sommes particulièrement fiers d’avoir été à l’origine de cette action. Et puis il y a toute une série d’initiatives, plus modestes. Nous menons ainsi un projet commun avec l’Eglise catholique. Nous recensons les projets dans nos paroisses respectives et échangeons nos idées. C’est un projet qui est soutenu par le gouvernement, qui nous a alloué un budget de plusieurs dizaines de milliers d’euros. C’est efficace car ce que nous faisons est suivi avec attention. De plus, nous avons, par notre présence sur le territoire, un large pouvoir d’intervention. Et nous sommes bien souvent pris en exemple.Quelles actions avez-vous menées ?
Un projet original de biodiversité concerne les chauves-souris. On ne le sait pas, mais ces animaux ont du mal à trouver des endroits pour nicher leur couvée et sont très menacés. Nous avons donc encouragé nos pasteurs à laisser ouverts leur clocher pour que les chauves-souris puissent y fonder leur famille. Ce programme a connu beaucoup de succès sur tout le territoire. Ça n’a l’air de rien, ça ne demande pas beaucoup d’efforts mais c’est aussi une action de préservation de la création.
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