« Presque tout dans notre façon de vivre et de penser ainsi que dans les relations que nous entretenons les uns avec les autres change à un rythme accéléré. Pour le bien ou pour le mal, nous ressentons les conséquences de la mondialisation, de la révolution numérique et du changement d’équilibre des puissances économiques et politiques dans le monde. Certaines des choses que nous affrontons sont sources de chagrin et d’anxiété : la pauvreté mondiale, les guerres, les maladies, la crise écologique et le changement climatique. Mais, parmi tous les changements qui affectent notre monde, il en est un qui est source de joie : c’est la croissance de l’Église mondiale du Christ. »
Cette citation est extraite d’un texte publié en juin 2010, à l’occasion de la rencontre de plusieurs milliers de chrétiens issus du monde évangélique au Cap, en Afrique du Sud. Une rencontre qui se situe dans le « mouvement de Lausanne » qui, depuis 1974, tente de rassembler les communautés évangéliques au service d’une active évangélisation du monde.
La lecture du document de 2010, qui veut redonner les points d’accords théologiques et pastoraux de ces communautés dans un monde en profonde mutation aborde les nouvelles questions des défis écologiques dans le chapitre consacré à « l’amour pour le monde ». Une belle synthèse en quelque sorte de la théologie des évangéliques sur le rapport entre la Création et le salut biblique et la réalité d’une terre malmenée. Extraits et commentaires personnels :
Nous aimons le monde de la création de Dieu. Cet amour est plus qu’une affection sentimentale pour la nature (ce que la Bible n’ordonne nulle part), et encore moins une adoration panthéiste de la nature (ce que la Bible interdit formellement). Il est au contraire une mise en œuvre logique de notre amour pour Dieu par les soins apportés à ce qui lui appartient. « La terre et ses richesses appartiennent à l’Éternel. L’univers est à lui avec ceux qui l’habitent. » La terre est la propriété du Dieu que nous prétendons aimer et obéir. Plus simplement, nous prenons soin de la terre parce qu’elle appartient à celui que nous appelons Seigneur. La terre est créée, soutenue et rachetée par le Christ. Nous ne pouvons prétendre aimer Dieu en abusant de ce qui appartient au Christ de droit par la création, la rédemption et l’héritage. Nous prenons soin de la terre, non selon le raisonnement du monde séculier, mais par amour pour le Seigneur.
Ni romantisme, ni panthéisme. Ce double refus, assez courant dans les milieux chrétiens, s’origine dans une lecture théologique du monde, livre ouvert pour rencontrer Dieu. Prendre soin de la terre est ici un acte de louange de l’Eternel, un simple acte de cohérence entre la foi proclamée et vécue.
Si Jésus est Seigneur de toute la terre, nous ne pouvons dissocier notre relation au Christ de la façon dont nous agissons vis-à-vis de la terre. En effet, proclamer ce que dit l’Évangile : « Jésus est Seigneur », c’est proclamer l’Évangile qui inclut la terre, puisque la seigneurie du Christ s’étend sur toute la création. Le soin de la création est ainsi un aspect de l’Évangile qui entre dans le cadre de la seigneurie du Christ.
Cette « seigneurie du Christ » autrement dit cette priorité absolue donnée au Sauveur fait de la terre l’autre lieu de sa domination, à côté de ce qu’il opère dans les coeurs des croyants.
Un tel amour pour la création de Dieu exige que nous nous repentions de la part que nous avons prise à la destruction, au gaspillage et à la pollution des ressources de la terre et de notre complicité de l’idolâtrie toxique du consumérisme. Au contraire, nous nous engageons à la responsabilité écologique urgente et prophétique, et nous soutenons les chrétiens dont l’appel missionnaire particulier est tourné vers le plaidoyer et l’action en faveur de l’environnement. Nous nous rappelons que la Bible proclame le dessein rédempteur de Dieu pour la création.
L’action en faveur de l’environnement est compris comme un « appel missionnaire » qui relève d’une même démarche évangélisatrice : pour témoigner que le Christ est bien rédempteur de toute chose, il faut préserver cet espace créé par Dieu pour que notre témoignage puisse être entendu.
Deux remarques personnelles à partir de là :
- ce texte est intéressant puisqu’il articule foi et respect de la Création dans une perspective de cohérence du Salut. Pour autant, il semble jeter encore une fois un doute sur le respect naturel de tant d’hommes et de femmes pour la nature, du fait de son altérité, de sa fragilité et de sa beauté. Cette expérience là semble être toujours considérée comme immature ou ambigüe. Mais ne considérer le respect de la nature que dans une perspective de rédemption, laisse t-il encore de la place pour l’expérience de la gratuité (de la grâce) qui est pourtant au coeur de toute expérience de foi ?
- la reconnaissance que l’engagement à la responsabilité écologique s’inscrit désormais dans les champs apostoliques et sociaux des chrétiens évangéliques est une bonne nouvelle, tout comme la dénonciation de la toxicité des sociétés consuméristes. Mais il est toujours nécessaire de se demander pourquoi, si les choses sont bibliquement si évidentes, cette prise de conscience n’a pas eu lieu plus tôt ? L’urgence écologique ne devient-elle du coup qu’une simple opportunité d’évangélisation supplémentaire ?
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Voici qu’il y a quelques mois, le résultat d’une consultation est publiée sous le nom de :
Des délégués particulièrement concernés par l’émergence de ce thème « Evangile et protection de l’environnement » se sont retrouvé du 29 octobre au 2 novembre 2012… en Jamaïque ! (pourquoi là ? L’histoire ne le dit pas, ni le bilan carbone de l’aventure…)
Toujours est-il que la rencontre rassemblait une soixantaine de délégués des différents continents et de différents parcours : théologiens, responsables d’Églises, scientifiques et des chrétiens impliqués de façon pratique dans la protection de l’environnement. Un texte et un appel ont été publiés au termes de leurs travaux.
En voici un résumé :
- La protection de l’environnement est « un aspect de l’Évangile qui entre dans le cadre de la seigneurie du Christ » (…) Protéger l’environnement fait partie de notre réponse à l’Évangile, qui consiste à proclamer et mettre en pratique la Bonne Nouvelle que Dieu a réalisée en Jésus-Christ et qu’il accomplira pleinement pour le salut du monde.
- Nous sommes cependant face à une crise pressante qui doit être résolue de toute urgence par notre génération. Nombreux sont les hommes et femmes les plus pauvres, les écosystèmes et les diverses espèces animales et végétales menacés et dévastés par la violence de notre société contre l’environnement. Les causes sont diverses, entre autres le changement climatique, la déforestation, la perte de biodiversité, le manque d’eau potable et la pollution. Nous ne pouvons plus nous complaire dans notre attitude passive et débattre sans fin de cette question. L’amour pour Dieu, pour notre prochain et pour la création dans son ensemble, de même que notre engagement pour la justice, nous poussent à assumer notre « responsabilité écologique urgente et prophétique » (EC I.7.A)
De là, ces délégués ont lancé un « appel à l’action » pour les communautés de l’Alliance Evangélique mondiale qui se décline en six priorités résumées ici :
- Un nouvel engagement à adopter un style de vie simple. Nous reconnaissons que la crise est due en grande partie à des milliards (??) d’individus qui vivent avec insouciance et qui négligent leur environnement. (…)
- Un travail théologique fondé et renouvelé. Nous avons besoin, en particulier, d’une orientation doctrinale claire dans quatre domaines : sauvegarde de la création / rôle de l’être humain dans la création tout entière / critique des idéologies économiques actuelles / théologie de l’espérance en Jésus-Christ et sa seconde venue qui nous inspire et nous enseigne à protéger l’environnement.
- Un rôle dominant de l’Église du Sud. Les êtres humains les plus affectés par la crise écologique actuelle se trouvent dans les pays du Sud. Il leur revient donc en priorité le privilège de prendre la parole, de proposer des sujets de réflexion sur la sauvegarde de la création et sa mise en pratique. (…)
- La mobilisation de toute l’Église et l’engagement de toute la société.
- Des missions avec un projet de protection de l’environnement parmi les peuples non-atteints. (…) Nous croyons que la protection de l’environnement nous fournit l’une des meilleures opportunités pour montrer l’amour de Jésus-Christ et implanter des Églises parmi les peuples non atteints de notre génération (EC II.D.1.B). Nous encourageons donc l’Église à promouvoir les missions qui ont un projet environnemental et à les considérer comme une nouvelle catégorie du travail missionnaire, comme ce fut le cas pour les missions médicales.
- Une action radicale pour faire front au changement climatique. Nous adhérons à la déclaration de l’Engagement du Cap qui mentionne « le défi sérieux et urgent du changement climatique qui va affecter de façon disproportionnée les habitants des pays les plus pauvres » (EC II.B.5). Nous appelons donc à passer à l’action pour réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre et favoriser l’essor de communautés résilientes, capables de s’adapter à de nouvelles contraintes et conditions de vie.
- Des principes de production alimentaire durable.
- Une économie en harmonie avec la création de Dieu. Pour préserver l’équilibre écologique de la création, nous appelons à adopter une nouvelle approche de la prospérité économique et du développement, de la production énergétique et de la gestion des ressources naturelles (dont l’extraction minière et la sylviculture), de la consommation et la gestion de l’eau, des transports, de la santé, des conditions de vie et d’organisation de l’espace urbain et rural, et enfin des modes de consommation individuels et collectifs.
- Des mesures de protection de l’environnement au niveau local qui favorisent la biodiversité.
- Un plaidoyer prophétique et une réconciliation qui apporte la guérison. Nous appelons chaque chrétien et l’Église dans son ensemble à proclamer de façon prophétique « la vérité à ceux qui détiennent le pouvoir » en organisant des campagnes de sensibilisation ou tout autre action légale. Ils pourront ainsi encourager les autorités publiques ou privées à mieux promouvoir la protection de l’environnement et à apporter un remède approprié aux populations humaines ruinées et aux habitats naturels dévastés par la crise écologique. Nous appelons également l’Église à « proclamer la paix du Christ » aux communautés déchirées par les rivalités liés à l’environnement et à mobiliser les hommes et les femmes compétents pour résoudre ces conflits. Nous voulons enfin exprimer nos convictions avec respect et humilité.
Suivent à la fin de ce texte un appel à la prière pour soutenir ce nouveau « combat spirituel » ainsi qu’une invitation à rejoindre les principes énoncés ici en les paraphant sur le site dédié.
DL
