OGM et eugénisme

Les propos récents de Mgr Fisichella, président de l’Académie pontificale pour la vie, sur les risques de dérives eugénistes de la génétique (La Croix,18 février 2009) tout comme ceux de Mgr Barbarin  sur les OGHM-organismes humains génétiquement modifiés- (Cahiers de Saint-Lambert n°1-hiver 2008 ; Le Parisien, 23 février 2009) appellent réflexion.

  • Il faut tout d’abord se remettre en mémoire qu’eugénisme et génétique ont un même fondement prométhéen, de maîtrise à tout prix du vivant, de volonté de puissance absolue sur la nature que stigmatisait déjà en 1975, le Père Dominique Dubarle, ancien doyen de la faculté de Philosophie de l’Institut catholique de Paris. Dû à Galton (1880), l’eugénisme, qui visait explicitement l’homme, se proposait d’« étudier les facteurs héréditaires permettant d’améliorer la qualité des descendants en empêchant les individus considérés comme dégénérés de se reproduire, ou même en les éliminant ». Lors de sa fondation au début du XX° siècle, la Société américaine de génétique affirme clairement que son but est « la promotion des connaissances des lois de l’hérédité et de leur application dans l’amélioration des plantes, des animaux et des races humaines » et sa revue se veut un outil consacré « au croisement des plantes et des animaux ainsi qu’à l’eugénisme ». Bénéficiant de soutiens financiers exceptionnels(Carnegie, Harriman, Rockfeller) manifestement parce qu’il permettrait de limiter « scientifiquement » les populations de juifs, catholiques et autres immigrés suspects, l’eugénisme va se développer des deux côtés de l’Atlantique. Il s’en suit des propositions de stérilisation forcée d’individus jugés « porteurs de tares sociales » (au rangdesquels seront proposés, à Chicago, en 1922,  des aveugles, sourds,difformes, orphelins, bons à rien, chemineaux, indigents, délinquants sexuels, toxicomanes, épileptiques, etc.). Aux États-Unis et au Canada, mais aussi en Europe (Danemark, Norvège, Suède, Suisse et bien sûr Allemagne) seront adoptées des législations dont l’application provoquera la stérilisation forcée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes estimés «anormaux » ou susceptibles de transmettre des tares (par exemple en Suisse dans les années 1920,femmes bien-portantes ayant un mari psychopathe !). Le comble del’eugénisme sera atteint avec l’apogée du nazisme qui, au nom de la pureté de la race aryenne, engagera les programmes que l’on sait d’élimination des juifs, tziganes et homosexuels. M. Hitler ne fera que mettre en pratique les idées développées par le délire de nombreux généticiens appuyés par une bonne part de la communauté scientifique de l’époque. Au même moment, heureusement, s’est élevée la voix de l’Eglise catholique qui dans l’Encyclique « Casti connubii » de Pie XI(1931) condamnera avec vigueur l’eugénisme.
  • C’est donc sur un substrat eugéniste ancien que poussent bien des projets médicaux actuels (tri d’embryons, chimères humano-bovines,etc.) Un professeur de médecine renommé ne déclarait-il pas en 2001 : « Je ne suis pas eugéniste, mais si je veux avoir un enfant avec des yeux bleus, et que l’on élimine au cours d’une fécondation in vitro les fœtus qui n’ont pas les yeux bleus, je ne vois personnellement pas de drame à cela. (…). Il n’y a pas d’eugénisme là-dedans, il y a une simple convenance » ? Et l’on s’étonne donc, à bon droit, comme le Cardinal Barbarin que les plus farouches opposants aux manipulations génétiques lors qu’elles concernent le vivant non humain ferment les yeux devant ce qu’il faut bien nommer un retour de l’eugénisme.
  • Ceci étant, les propos de Mgr Barbarin qui assimile, en prenant pour exemple le mulet et la nectarine, les manipulations génétiques concernant plantes et animaux aux croisements d’espèces entreprises par l’homme depuis des millénaires sont étonnants. La nectarine, toutcomme le brugnon d’ailleurs, ne résulte que d’une mutation naturelle du pêcher connue depuis l’Antiquité et utilisée au XIX° pour l’amélioration de races de pêcher. Quant au mulet, issu du croisementd’un âne et d’une jument, c’est un produit infécond (ce qui montre que cet événement, naturel ou provoqué par l’homme, est sans avenir à l’échelle de l’Evolution, de la Création…). Dans les deux cas il s’agitde processus survenus ou provoqués au sein d’une même espèce ou d’une même famille systématique, c’est à dire d’organismes biologiquement proches. Il y a une différence fondamentale entre ces processus et lamanipulation consistant à insérer un élément génique de méduse dans le génome d’un lapin, de poisson dans une fraise, d’araignée dans une chèvre, etc. On voit mal, et ce même à l’échelle du temps long de l’évolution, quelles peuvent bien être les probabilités naturelles del’accouplement d’une méduse et d’une lapine, d’un poisson marin etd’un fraisier, d’une araignée et d’une chèvre, etc. Ces bricolages-là ne sont pas du ressort de l’histoire de la Vie. Est-ce bien respecterune Création avec laquelle le Créateur a fait alliance (Genèse,9,12-17) que de manipuler ainsi ? S’inscrit-on bien dans la Tradition biblique qui fait du vivant un « sacré » lorsque le vivant non humainest classé, à la manière d’un Descartes, au rang de simple matériau manipulable à volonté ? Le père Dubarle écrivait en 1975 : « Trois siècles durant, nous avons agi à l’égard de la nature comme à l’égard d’un matériau : nous nous en sommes rendus brutalement maîtres et possesseurs. Nous ne pouvons plus entretenir pareille habitude despotique et, somme toute, assez infantile ». Est-ce bien respecter« le rapport entre l’agir humain et l’intégrité de la création » dont parlait Jean-Paul II en 1990 ? La question des OGM relève de ce genre de réflexion. Elle ne peut se limiter à un propos hasardeux fut-il cardinalice.

Jean-Pierre Raffin
Ancien membre de la Commission du Génie biomoléculaire
Vice-président de l’Antenne Environnement & Modes de Vie Pax Christi- Conseil pour les questions familiales et sociales de la Conférence des Evêques de France

Eléments bibliographiques :

  • Amzallag G.N. (2002). La raison malmenée : De l’origine des idées reçues en biologie moderne. CNRS Editions.
  • Dubarle D. (1975). Question de vie ou de mort in Les chrétiens et la gestion du monde. Aujourd’hui. Dossier n° 9.
  • P.-H. Gouyon, J-P. Henry & J. Arnould (1997). Les avatars du gène. Belin.
  • Jean-Paul II. (1990). La Paix avec Dieu créateur, la Paix avec toute création. Message pour la Journée de la Paix. 1er janvier 1990. LaDocumentation catholique. n°1997.
  • Pichot. A. (2000). La société pure. De Darwin à Hitler. Flammarion.
  • Salomon J-J. (2006) -Les scientifiques entre pouvoir et savoir . Albin Michel.
  • G.-E. Seralini (2003). Génétiquement incorrect. Flammarion.

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