Le temps de la sobriété pour les touristes ?

Le cardinal Antonio Maria Vegliò n’a visiblement pas encore pris ses congés. En effet le « Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en déplacement » dont il est le président vient de publier son message pour la journée mondiale du tourisme, célébrée chaque année le 27 septembre.

Une pastorale particulière qui tente d’accompagner le phénomène contemporaine du tourisme de masse. Les statistiques actuelles prévoient qu’au cours de cette année en cours on atteindra le chiffre d’un milliard de déplacements de touristes internationaux, qui deviendront deux milliards en 2030. Et sans compter le tourisme local.

Des messages précédents du Conseil avaient déjà ébauché quelques réflexions sur le lien du tourisme aux thématiques écologiques. Cette année, ce lien est encore plus net puisque le document reprend le thème proposé par l’Organisation mondiale du tourisme, sur la question énergétique dans le contexte du tourisme actuel.

Le document du Conseil rappelle avec force que l‘idée de ressources naturelles illimitées est une erreur et que le tourisme, de par son ampleur, doit donc nécessairement être plus responsable sur ces questions énergétiques. On retrouve aussi la position traditionnelle des documents romains sur le développement durable, refusant de nommer des solutions concrètes, et préférant rappeler l’indispensable orientation éthique des décisions à prendre désormais :

« Il ne nous appartient pas de proposer des solutions techniques concrètes, mais de faire voir que le développement ne peut pas se réduire à de simples paramètres techniques, politiques ou économiques. Nous désirons accompagner ce développement par quelques orientations éthiques adéquates, qui soulignent le fait que toute croissance doit toujours être au service de l’être humain et du bien commun.

Benoit XVI lui-même, dans un message envoyé au Colloque organisé à Cancun il y a quelques mois sur ces questions, soulignait la nécessité de voir émerger une « culture de tourisme éthique et responsable, de telle sorte qu’il parvienne à être respectueux de la dignité des personnes et des peuples, accessible à tous, juste, durable et écologique »Le document invite ainsi notamment à convertir nos modes de vie aussi dans les périodes de vacances, où il est souvent facile d’oublier ses responsabilités éthiques. De même, les organismes de tourisme doivent être conscients de leur responsabilité en terme d’économies d’énergie, de pollution et de respect des cultures locales.  Du coup, « il est fondamental qu’aussi bien les structures touristiques ecclésiales que les propositions de vacances qu’organisent l’Eglise soient caractérisées, entre autres choses, par leur respect de l’environnement. »

Au bout du compte, un document intéressant par ses rappels indispensables. Mais il peut être nécessaire aussi d’interroger le ton irénique de ses recommandations. Inviter le tourisme de masse à la sobriété relève quasiment de l’oxymore. C’est le mode de vie consumériste et hédoniste que déplorent les documents romains qui induit aussi, de fait, une pratique du voyage touristique à grande échelle, avec toutes les conséquences négatives qu’elles entraînent. Il est dommage que le document ne s’interroge pas davantage sur le milliard de déplacements actuels réalisés par des touristes internationaux, dont on imagine les répercussions énergétiques ne serait-ce que pour les vols en avion… Pour un document réfléchissant sur la question énergétique et la durabilité, c’est un ‘oubli’ sans doute révélateur d’une difficulté à dépasser les bonnes intentions éthiques dans cette période estivale qui aime oublier les crises en cours.

Message intégral.
« Tourisme et durabilité énergétique : les moteurs du développement durable

« Tourisme et durabilité énergétique : les moteurs du développement durable »La Journée Mondiale du Tourisme est célébrée chaque année le 27 septembre, sous l’égide de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT). Le Saint-Siège a adhéré à cette initiative dès sa première édition, considérant qu’elle constitue une occasion de dialoguer avec le monde civil. Il y apporte sa contribution concrète, basée sur l’Evangile et y voit aussi une occasion de sensibiliser l’ensemble de l’Eglise sur l’importance que revêt ce secteur au niveau économique et social, en particulier dans le contexte de la nouvelle évangélisation.
Ce message est publié alors que résonnent encore les échos du VIIème Congrès mondial de pastorale du tourisme, qui s’est tenu en avril dernier à Cancún (Mexique), à l’initiative du Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en déplacement, en collaboration avec la Prélature de Cancún-Chetumal et la Conférence épiscopale mexicaine. Les travaux et les conclusions de cette rencontre éclaireront notre action pastorale pour les prochaines années.
Pour cette Journée mondiale, nous faisons également nôtre le thème proposé par l’OMT : « Tourisme et durabilité énergétique : les moteurs du développement durable », qui est en harmonie avec l’actuelle « Année internationale de l’énergie durable pour tous », promulguée par les Nations Unies avec pour objectif de mettre en relief la nécessité « pour assurer un développement durable, d’améliorer l’accès à des services énergétiques et à des sources d’énergie fiables, abordables, économiquement viables, socialement acceptables et écologiquement rationnelles ».Le tourisme s’est accru à un rythme important au cours des dernières décennies. Selon les statistiques de l’Organisation Mondiale du Tourisme, on prévoit d’atteindre, durant l’année en cours, le chiffre d’un milliard de déplacements de touristes internationaux, qui deviendront deux milliards en 2030. Il faut ajouter à cela, les nombres encore plus élevés dus au tourisme local. Cette croissance, qui comporte certainement des effets positifs, peut avoir un sérieux impact environnemental dû, parmi d’autres facteurs, à la consommation démesurée de ressources énergétiques, à l’augmentation d’agents polluants et à la production de déchets.
Le tourisme joue un rôle important pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement, entre autre celui d’« assurer un environnement durable » (objectif 7), et doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour que ceux-ci puissent être atteints. Par conséquent, il doit s’adapter aux conditions du changement climatique, en réduisant ses émissions de gaz à effet de serre, qui représentent actuellement 5% du total. Toutefois, le tourisme contribue non seulement au réchauffement global, mais il en est lui-même victime.Le concept de « développement durable » est déjà enraciné dans notre société et le secteur touristique ne peut ni ne doit demeurer marginal. Quand nous parlons de « tourisme durable », nous ne nous référons pas à une modalité parmi d’autres, comme pourrait l’être le tourisme culturel, celui des plages ou de l’aventure. Chaque forme et expression du tourisme doit nécessairement être durable, et ne peut pas être autrement.
Dans cette voie, il est indispensable de tenir compte des problèmes énergétiques. C’est un présupposé erroné que de penser « qu’il existe une quantité illimitée d’énergie et de ressources à utiliser, que leur régénération est possible dans l’immédiat et que les effets négatifs des manipulations de l’ordre naturel peuvent être facilement absorbés ».Il est vrai, comme l’indique le Secrétaire Général de l’OMT, que « le tourisme est à la pointe en ce qui concerne certaines initiatives en matière d’énergie durable qui sont parmi les plus innovantes au monde ». Nous sommes cependant convaincus qu’il reste encore beaucoup de travail à faire.
Dans ce domaine aussi, le Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en déplacement désire offrir sa contribution, en partant de la conviction que « l’Eglise a une responsabilité envers la création et doit la faire valoir publiquement aussi ». Il ne nous appartient pas de proposer des solutions techniques concrètes, mais de faire voir que le développement ne peut pas se réduire à de simples paramètres techniques, politiques ou économiques. Nous désirons accompagner ce développement par quelques orientations éthiques adéquates, qui soulignent le fait que toute croissance doit toujours être au service de l’être humain et du bien commun. De fait, dans le Message adressé au Congrès de Cancún susmentionné, le Saint-Père souligne l’importance « d’éclairer ce phénomène par la doctrine sociale de l’Église, en promouvant une culture de tourisme éthique et responsable, de telle sorte qu’il parvienne à être respectueux de la dignité des personnes et des peuples, accessible à tous, juste, durable et écologique ».Nous ne pouvons pas séparer le thème de l’écologie environnemental de la préoccupation pour une écologie humaine appropriée, conçue comme un intérêt envers le développement intégral de l’être humain. De même, nous ne pouvons pas scinder notre vision de l’homme et de la nature du lien qui les unit avec le Créateur. Dieu a confié à l’être humain la bonne gestion de la création.
En premier lieu, un grand effort éducatif est important afin de promouvoir « un véritable changement de mentalité qui nous amène à adopter de nouveaux styles de vie ». Cette conversion de l’esprit et du cœur « doit permettre d’arriver rapidement à un art de vivre ensemble qui respecte l’alliance entre l’homme et la nature ».Il est juste de reconnaître que nos habitudes quotidiennes sont en train de changer et qu’il existe une plus grande sensibilité écologique. Cependant, il est également certain que l’on court aisément le risque d’oublier ces motivations durant la période des vacances, dans la quête de commodités déterminées auxquelles nous croyons avoir droit, sans toujours bien réfléchir à leurs conséquences.
Il est nécessaire de cultiver l’éthique de la responsabilité et de la prudence, en nous interrogeant sur l’impact et sur les conséquences de nos actions. A cet égard, le Saint-Père affirme que « la façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement. C’est pourquoi la société actuelle doit réellement reconsidérer son style de vie qui, en de nombreuses régions du monde, est porté à l’hédonisme et au consumérisme, demeurant indifférente aux dommages qui en découlent ». Sur ce point, il sera important d’encourager tant les entrepreneurs que les touristes afin qu’ils tiennent compte des répercussions de leurs décisions et de leurs comportements. De même, il est crucial de « favoriser des comportements plus sobres, réduisant leurs propres besoins d’énergie et améliorant les conditions de son utilisation ».Ces idées de fond doivent nécessairement se traduire en actions concrètes. Ainsi, et dans l’objectif de rendre durables les destinations touristiques, il faut promouvoir et soutenir toutes les initiatives énergétiquement efficientes qui ont le plus faible impact environnemental possible et qui conduisent à utiliser des énergies renouvelables, à favoriser l’économie des ressources et à éviter la contamination. A cet égard, il est fondamental qu’aussi bien les structures touristiques ecclésiales que les propositions de vacances qu’organisent l’Eglise soient caractérisées, entre autres choses, par leur respect de l’environnement.
Tous les secteurs concernés (entreprises, communautés locales, gouvernants et touristes) doivent être conscients de leurs responsabilités respectives pour parvenir à des formes durables de tourisme. La collaboration entre toutes les parties intéressées est nécessaire.La Doctrine Sociale de l’Eglise nous rappelle que « la protection de l’environnement constitue un défi pour l’humanité tout entière : il s’agit du devoir, commun et universel, de respecter un bien collectif ». Un bien dont l’être humain n’est pas le maître, mais « l’administrateur » (cf. Gn 1, 28), auquel Dieu l’a confié pour qu’il le gère correctement.
Le Pape Benoît XVI affirme que « la nouvelle évangélisation, à laquelle nous sommes tous appelés, exige que nous tenions compte et profitions des nombreuses occasions que le phénomène du tourisme nous offre pour présenter le Christ comme la réponse suprême aux questions de l’homme d’aujourd’hui ». Nous invitons donc tout le monde à promouvoir et à utiliser le tourisme d’une façon respectueuse et responsable, pour lui permettre de développer toutes ses potentialités, avec la certitude qu’en contemplant la beauté de la nature et des peuples nous pouvons parvenir à la rencontre avec Dieu.
Cité du Vatican, le 16 juillet 2012
Cardinal Antonio Maria Vegliò, président ; Joseph Kalathiparambil, secrétaire

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