Au moment où un petit robot se promène sur Mars, au nom de notre insatiable « curiosité » (c’est son nom), il peut être intéressant d’évoquer un grand militant de la cause martienne, en l’occurrence l’ingénieur aéronautique américain Robert Zub
rin. On ne compte plus les livres de cet avocat militant de l’exploration de Mars et du terraformisme, suggérant qu’une fois arrivé sur place, ou sur un satellite en route, les futurs explorateurs pourront aussi devenir de bons exploiteurs des ressources locales pour se fournir en énergie et en oxygène nécessaire pour la suite de leur voyage ou leur retour sur terre… En attendant d’installer des bases permanentes sur la belle planète rouge qui pourra être transformé peu à peu en planète habitable (et tant pis pour les éventuelles formes de vie qu’on aurait pu y découvrir entre temps).
Ceci étant dit, on comprend du coup un peu mieux pourquoi il avait commis en 2009, à la fin du mandat de Georges Bush Jr. un ouvrage sur la « Victoire énergétique : gagner le guerre contre la terreur en se libérant de la dépendance au pétrole ». Un livre qui se voulait un programme complet pour le futur résident de la Maison blanche invité à changer la politique énergétique américaine en imposant la production de voitures capables de digérer les alcools issus de l’agriculture (flex-fuel) pour leur consommation énergétique. Selon lui, en 3 ans d’un tel programme (étonnamment interventionniste), ce seraient 50 millions de véhicules qui se retrouveraient sur les routes américaines et autant à l’étranger. De quoi rompre une fois pour toute, selon l’auteur, la corruption latente liée aux collusions des Etats occidentaux avec les Etats producteurs de pétrole aux ramifications obscures dans le terrorisme ambiant et le wahabisme radical. Et aussi une bonne manière de redonner le sourire aux agriculteurs américains qui y trouveront les subventions nécessaires pour entretenir une joyeuse agriculture destinée pour une bonne part aux agrocarburants…
Outre le fait que toutes les promesses de ce genre faites par les candidats à la présidence américaine sur l’indépendance énergétique depuis 50 ans n’ont jamais abouti (et pour cause, dans un pays qui refuse de s’interroger sur ces excès de consommation énergétique), on pressent bien que derrière le discours scientifique, un autre, bien plus politique, proche du choc des civilisations, est latent.
Ce qu’on retrouve d’ailleurs dans son dernier ouvrage, (Merchants of Despair : Radical Environmentalists, Criminal Pseudo-Scientists and the Fatal Cult of Antihumanism. Trad. Marchands de désespoir : écologues radicaux, pseudo-scientifiques criminels et culte néfaste de l’anti-humanisme), Ed. New Atlantis Books, 2012), recensé par Joseph Wood, ancien fonctionnaire de la Maison Blanche ayant travaillé aux Affaires étrangères (y compris les relations avec le Vatican). Son article a été originellement publié sur le site Catholic Thing avant d’être traduit et reproduit récemment par le journal France catholique. Sous un titre qui laisse songeur d’un point de vue du raccourci journalistique : « Ecologistes, eugénistes… marchands de désespoir ! »
Et on retrouve dans l’ouvrage (et dans la recension) cette critique intéressante certes mais caricaturale à souhait du danger des écologistes radicaux en tout genre dont la vision malthuséenne et anti-humaniste met(trait) en péril l’ordre naturel voulu par Dieu et donc l’avenir même de notre humanité. On y retrouve donc la dénonciation de certains discours eugénistes et de politiques anti-natalistes de certaines agences gouvernementales ou ONG internationales, qui sont réels, mais que de nombreux écologistes eux mêmes critiquent par ailleurs. Du coup, le livre Merchants of Despair, dans une rhétorique très au point dans de nombreux ouvrages actuels américains (souvent de la droite dure républicaine et hyper-nationaliste) vont continuer cette pensée du type « chasse aux sorcières » en reniant en bloc l’intérêt de toute question soulevée par des écologistes, qu’ils soient radicaux ou pas (et voilà bien le problème !). L’énergie nucléaire, les pesticides, les agrocarburants (!), la fin des ressources naturelles et le développement industriel ne seraient, selon l’auteur et son commentateur, que des sujets sans inquiétudes, brandis par des militants écologistes malthusiens et dangereux.
On retrouve aussi l’opposition classique et si manichéenne qu’elle en est caricaturale entre:
– le monde des ingénieurs, scientifiques à souhait pour une fois (et tant pis pour leur scientisme latent) et cartésiens à outrance, qui disent la bonne parole de la raison (pour justifier la foi sûre, éternelle et intangible)
– et le monde des « opposants » en tout genre dans lequel forcément il n’y a aucun scientifique ou ingénieur sérieux, un ramassis de « doux rêveur » et d’illuminés dangereux.
On disculpe ainsi rapidement Zubrin de toute prétention démiurgique quand il prétend avoir une solution technique à toute difficulté actuelle, mais on refuse une telle bienveillance aux autres approches que l’on caricature dans leurs extrémismes. Est-ce bien sérieux ?
Quand Zubrin interroge le discours de certains écologistes sur l’espèce humaine considérée comme un « cancer » pour la planète (cf. théorie de Gaia etc.), on peut partager son indignation et son appel à un autre discours sur la place de l’humain sur cette terre. Mais résumer Darwin et Malthus à des instigateurs directs des tendances eugénistes relève d’anachronismes et de simplifications peu dignes de gens sérieux. Zubrin va jusqu’à dire que le mouvement des siècles derniers des nations dominantes sur les peuples indigènes est le même qui a mené à l’Holocauste, aux politiques de « contrôle des populations » et au mouvement vert et à l’écologie radicale ! Un champion de la nuance historique ! Mais un ingénieur est-il bien placé pour relire l’Histoire ?
Il ne suffit pas de dire que la citation de Shakespeare que fait Zubrin dans son ouvrage ressemble à celle du psaume 8 soulignant la dignité de l’être humain dans l’univers pour en faire un partisan de l’Evangile de la vie d’un Jean-Paul II ou d’une écologie humaine d’un Benoît XVI .
Pour certains auteurs chrétiens, la foi scientiste au progrès est, au bout du compte, meilleure à prendre que la foi contemplative teintée de panthéisme (et forcément stagnante selon les auteurs) des mouvements écologiques contemporains. Puisqu’on refuse de penser la complexité du monde et des mouvements qui l’animent, on en arrive forcément à résumer ces oppositions à celle de l’amour à la haine, la vie à la mort, l’espoir au désespoir comme le fait Zubrin en opposant les gentils scientifiques sérieux et les méchants écologistes anti-humanistes. Que voulez-vous qu’on discute encore après ça ?
On aurait attendu d’un journal sérieux comme France catholique un peu plus de discernement et de nuances sur ces questions.
DL