ECOLOGIE – Au-delà de Lynn White

Un intéressant commentaire de Jean Claude Guillebaud publié il y a quelques semaines dans le magazine La Vie. Ou comment l’encyclique du pape François met fin à une vieille incompréhension

La fin d’une calomnie

Ce texte magistral vient clore une fois pour toutes le (faux) procès intenté depuis les années 1960 au christianisme, accusé d’être coresponsable du saccage du monde. Ce reproche d’anthropomorphisme « irresponsable » avait été articulé par les premiers théoriciens de l’écologie profonde. C’est le judéo-christianisme qui était visé, et notamment les premiers chapitres de la Genèse, où l’homme est dit « créé à l’image de Dieu », et où il reçoit commandement de soumettre la terre et de dominer les animaux (« Dominium terrae », Genèse 1, 28).

Le texte antichrétien le plus souvent cité est celui de l’historien américain des techniques médiévales Lynn White Jr, publié le 10 mars 1967 dans la revue Science, sous le titre The Historical Roots of Our Ecological Crisis (« les Racines historiques de notre crise écologique »). Dans ce pamphlet, Lynn reprochait au judéo-christianisme d’avoir éliminé l’animisme païen et d’avoir ainsi désenchanté le monde. En établissant un dualisme infranchissable entre l’homme « fils de Dieu » et une nature dévalorisée « ici-bas », aurait été rompu un équilibre fondamental entre l’homme et le monde naturel.

Du coup, dans de nombreux pays et médias, le christianisme fut spontanément placé sur le banc des accusés, dès qu’il était question d’écologie. C’était très abusif, mais les plaidoyers les mieux argumentés n’étaient pas entendus. Certes, la théologie chrétienne peut être interprétée dans le sens d’un triomphalisme humain trop appuyé, mais cette prétendue domination a toujours eu pour corollaire une responsabilité clairement affirmée à l’égard de cette même nature. L’homme y est présenté comme « l’intendant et le gestionnaire responsable » de la création.

Au demeurant, même les théoriciens les plus radicaux de l’écologie furent bien obligés d’épargner saint François d’Assise, présenté par eux comme « le plus grand révolutionnaire spirituel de l’histoire occidentale ». Ce dernier célébra lyriquement la nature et les animaux dans son Cantique des créatures – à qui le pape François emprunte le titre de l’encyclique. C’est un des plus beaux manifestes « écologiques ». Il date de l’automne 1225 !

C’est à ce prophétisme franciscain – qui, en son temps, frôla l’hérésie – que se réfère l’Église. François d’Assise avait été proclamé patron des écologistes le 29 novembre 1979 par Jean Paul II. Faisant cela, le pape entendait inviter les chrétiens à jeter sur le monde un regard bienveillant et fraternel, sur une nature menacée ou saccagée aujourd’hui par les plus avides de richesse. D’un pape qui a choisi de s’appeler François, on pouvait attendre ensuite une remise en ordre ferme et fraternelle. Voilà qu’elle est magnifiquement accomplie. C’est une joie.

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Xavier dit :

    Je voudrai modérer un peu « le texte anti chrétien le plus souvent cité ». Il ne faudrait pas oublier que Lynn Withe était chrétien. Or que fait il dans son article?
    On peut dire très rapidement qu’il lit la dérive technologique et de main mise sur la nature à une certaine interprétation de la Bible. Que met-il comme solution en face? Le modèle de François d’Assise. Voici la conclusion de son article:

    The greatest spiritual revolutionary in Western history, Saint Francis, proposed what he thought was an alternative Christian view of nature and man’s relation to it; he tried to substitute the idea of the equality of all creatures, including man, for the idea of man’s limitless rule of creation. He failed. Both our present science and our present technology are so tinctured with orthodox Christian arrogance toward nature that no solution for our ecologic crisis can be expected from them alone. Since the roots of our trouble are so largely religious, the remedy must also be essentially religious, whether we call it that or not. We must rethink and refeel our nature and destiny. The profoundly religious, but heretical, sense of the primitive Franciscans for the spiritual autonomy of all parts of nature may point a direction. I propose Francis as a patron saint for ecologists.

    Que fait le Pape dans Laudato Si’? Il dénonce le paradigme technologique et … propose François d’Assise comme modèle. Que fait Jean Paul II au début de son pontificat? Il nomme Saint François d’Assise patron des écologistes. Il y a comme un écho au texte de White non?

  2. Très beau résumé de ce qui semble être la problématique contemporaine de l’écologie pour l’Eglise. Je ne voudrais rappeler que le fait que chaque être humain, chaque croyant a fortiori, est invité à se comporter de manière responsable vis-à-vis de son environnement et de sa consommation personnelle (et des déchets qui lui sont associés, par exemple). La foi en Dieu n’est en aucun cas la négation ou le mépris de la matière féconde. Cette responsabilité implique la nécessité de se comporter de manière civique et solidaire en s’astreignant à respecter les règlementations en vigueur.

  3. Bertrand dit :

    bien d’accord avec Xavier, je n’ai jamais compris que l’on s’acharne ainsi sur Lynn White, alors qu’il ne faisait que proposer aux chrétiens une révision de leur interprétation erronée de la bible depuis la Renaissance et des conseils ( par exemple nommer Saint François patron des écolos), qu’ont réalisé nos papes derniers. Il ne faudrait pas faire à Lynn White le mauvais procès fait aux chrétiens en son nom. Toutes ces lectures me paraissent distordre la réalité, de ce que pensait Lynn White, comme de ce que révèle la Bible. En revanche que les chrétiens aient laissé s’installer un « anthropocentrisme déviant » dénoncé par le pape, voire en soient complices, ne me parait pas faire de doute. On en perçoit des relents dans cette peur panique de l’antispécisme que l’on trouve chez certains d’entre nous, au point qu’ils préfèrent encore parler d’écologie humaine plutôt qu’intégrale, et défendre les forêts (privées), les paysages, les beaux arbres, plutôt que les animaux, pourtant sensibles à la douleur.

  4. Michel dit :

    Bonjour,

    je prépare un texte sur « François et François », où il sera beaucoup question de Lynn White. On n’écarte pas facilement le travail de l’un des plus brillants médiévistes du XXe siècle. Je crois comme vous que Laudato Si est LA réponse – un peu tardive- à la critique lumineuse, argumentée, de White. Travaillant personnellement depuis 5 ans sur l’essor économique et énergétique occidental qui s’affirme au début du millénaire, je constate comme White la mise en place de structures culturelles et d’infrastructures économiques et sociales (avec le développement général de la marchandisation) qui vont conduire à la dérive actuelle incontrôlée. La « technoscience » ne date malheureusement pas de la Révolution industrielle (c’est une critique que je ferais à LS, brillantissime par ailleurs) si son triomphe devient alors bien évident … Je vous invite d’ailleurs à lire un autre texte de White très stimulant, où il évoque François, et la naturalisme :
    http://cliojournal.wikispaces.com/file/view/Natural+Science+and+Naturalistic+Art+in+the+Middle+Ages.pdf

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