ANIMAL – Des hauts et débats

Le site catholique Aleteia publie de temps en temps des opinions sur les enjeux écologiques. Un exemple ? L’entretien (du 30 mai) en forme de tribune avec Paul Sugy, un normalien, ancien des Chartreux à Lyon, devenu journaliste au Figaro et chargé des débats dans ce journal. A ce titre, il vient de publier un ouvrage dénonçant l’idéologie de l’approche antispécisite (et bien d’autres).

Le ton est donné d’entrée par le titre de son essai : « Le projet fou des antispécistes. L’extinction de l’homme ». Ed. Tallandier. L’auteur, formé à la la philosophie et à la sociologie, lit ainsi le monde à partir de ses discours et de ses idées. Comme beaucoup d’autres dans les milieux conservateurs, il ne peut parler d’écologie que pour en dénoncer ses idéologies les plus mortifères (celles-ci étant censées exprimer le propos réel de le pensée écologiste). S’il est intéressant de rappeler qu’il y a effectivement certains discours écologistes anti-humanistes (cf. des auteurs comme Singer et d’autres) au nom d’une défense de la communauté des vivants dans son entier, il est plus problématique de laisser planer le doute sur l’ensemble de la pensée contemporaine écologiste, bien plus diverse que l’auteur ne veut le laisser entendre.

Je cite les propos de l’auteur, occasion de se remettre à jour sur cette question. Quelques extraits commentés par E&E pour continuer le débat ?

Aleteia : Comment définissez-vous le projet antispéciste ?
Paul Sugy : L’antispécisme est un courant idéologique rassemblant les militants les plus extrêmes de la « cause animale ». Ceux-ci ne se contentent pas de vouloir améliorer le bien-être des animaux, mais jugent que nos sociétés sont construites sur un fondement discriminatoire, qu’ils appellent « spécisme » : le fait de respecter davantage les intérêts des individus de notre propre espèce que ceux des autres animaux. Pour faire simple, penser qu’un cochon a sa place dans votre assiette, mais pas votre belle-mère, fait de vous un spéciste.

E&E : ah, la belle tentation de la caricature, toujours si puissante pour exacerber les passions dans les débats. Le cochon et la belle mère : un cas d’école !!

L’antispécisme considère que nos devoirs moraux à l’égard d’un individu ne sont pas déterminés par son espèce mais par ses intérêts — entendus au sens de ses capacités biologiques. Il remplace le critère de l’espèce par celui de la souffrance, et décrète l’interdiction de faire souffrir volontairement un individu « sentient », c’est-à-dire capable de souffrir et d’avoir conscience de cette souffrance. Il prône donc une révolution morale et politique, ambitionne d’interdire l’élevage, la chasse et toute autre forme d’exploitation de l’animal par l’homme (jusqu’aux chevaux de trait ou à l’apiculture), et réfléchit d’ores et déjà à l’idée d’octroyer la citoyenneté à nos animaux domestiques. Et ce n’est pas tout. J’essaie de montrer dans ce livre que l’antispécisme n’est pas un simple changement de regard sur l’animal, mais une réflexion sur l’animalité de l’homme. Les antispécistes disent d’ailleurs « les animaux non-humains », plutôt que simplement « les animaux », rappelant par là qu’à leurs yeux les humains sont des animaux… comme les autres. Ils insistent sur ce qui rattache l’homme au règne animal, et tiennent pour accessoire, au plan moral en tout cas, ce qui l’en arrache. Ils réfutent l’idée d’une « nature » humaine, s’en prennent d’ailleurs à l’idée de « nature » en général, et regardent seulement l’homme comme un animal un peu plus évolué qui aurait inventé un système de domination étayé par des arguments religieux ou philosophiques, grâce à son intelligence supérieure. Je ne sais pas vous, mais moi, je ne me reconnais pas dans cette anthropologie-là. 

E&E : Après avoir justement pointé la rupture épistémologique de l’approche anti-spéciste (en renonçant aux nuances au sein même de ce mouvement), il aurait été intéressant que l’auteur ne soit pas que dans la dénonciation mais aussi dans l’interrogation : quels excès de nos sociétés ont génèré ces pensées en rupture ? Si la notion de « souffrance animale » est apparue dans nos sociétés (notamment à partir du XIXe siècle, autour de la maltraitance des chevaux en ville par exemple), c’est que le phénomène urbain et industriel a profondément changé le rapport de l’homme à l’animal. Et que la violence des comportements a aussi changé d’échelle, aussi bien entre humains qu’avec le reste de la Création. Qu’en dehors de l’anthropologie chrétienne, certains interrogent la notion de « nature » parait légitime dans un monde qui menace son environnement naturel. Le changement de regard que pose le monde darwinien (évolution du vivant et des espèces) – qui s’est longtemps posé aussi comme un débat anti-chrétien par certains – a aussi rappelé une évidence biologique si difficilement acceptable : d’un point de vue biologique, nos corps humains sont ceux de mammifères évolués, avec des spécificités uniques certes mais qui n’ôtent en rien nos liens fondamentaux avec les autres créatures.

(…) L’antispécisme n’est donc pas un simple discours sur la condition animale. Il n’a d’ailleurs pas, heureusement, le monopole de l’action en faveur des animaux. C’est un projet démiurgique qui envisage de refonder l’ensemble de nos relations avec les animaux. Sauf que dans sa hâte de précipiter l’avènement d’une civilisation d’un type nouveau, il feint de ne pas voir qu’en abolissant l’ancienne il anéantit du même coup ce qu’il y a d’humain dans l’homme. Paradoxalement, ce projet insensé surestime la puissance d’agir de l’homme : c’est donc à la fois un décentrement et une hybris — car quoi qu’en pensent les antispécistes, nous n’avons pas et nous n’aurons sans doute jamais le pouvoir d’empêcher la souffrance des bêtes. C’est bien assez que d’essayer déjà de nourrir, de soigner et de protéger nos frères et sœurs en humanité…

E&E : et voilà donc une deuxième caricature traditionnelle : si déjà chacun s’occupait de son voisin, on n’aurait pas besoin de s’occuper de ceux qui sont au loin. On peut imaginer jusqu’où mène ce raisonnement. Qu’il y ait des discours antispécistes radicaux auxquels la pensée chrétienne doit résister, c’est évident. De là à crier « au loup » sur ces fameux projets démiurgiques… que dire ? On aimerait autant de lucidité sur bien d’autres formes d’hybris eux aussi bien réels – économiques, militaires, libéraux -. La question, dans le fond, n’est pas de prétendre empêcher la souffrance (comme une idée qu’on arriverait à éliminer) mais de prendre la mesure que toute violence volontaire (ou industrielle) qui déshumanise son auteur nous concerne et doit nous inviter à ne pas se satisfaire d’un statu quo philosophique. En quoi le fait de prendre soin des humains s’opposent ils à prendre soin de la terre et de la Création où ils vivent ? C’est tout le propos de l’encyclique Laudato si de refuser cette distinction qui cache aussi une forme d’anthropocentrisme exacerbé et non biblique.

Il faut distinguer, dites-vous, la théorie antispéciste et ses applications pratiques qui ne sont pas nécessairement totalisantes, comme le véganisme. Pour autant, vous citez des auteurs qui soutiennent que depuis le XVIIIe siècle, le « végétarisme » est une forme d’antichristianisme. Est-ce en rapport avec une conception de la mort ?
Antispécisme, animalisme, végétarisme, véganisme… On s’y perd parfois un peu ! Il y a deux choses distinctes, les pratiques et les idées. Que des personnes, pour des raisons qui leur sont propres (le souci de leur santé, du climat, du bien-être des animaux…) se refusent à manger de la viande, voilà qui a toujours existé et qui existera toujours. C’est ce que l’on appelle communément le végétarisme, ou même le véganisme lorsque cela va jusqu’au refus de consommer du lait, du miel ou du cuir. Mais le végétarisme a aussi été depuis l’Antiquité une option philosophique, dont l’antispécisme est la continuation et l’approfondissement. Les penseurs végétariens l’étaient pour diverses raisons là encore, mais ils considéraient que l’exploitation de l’animal par l’homme était injuste et déshonorante. Pythagore chez les Grecs, Porphyre chez les Latins, et beaucoup d’autres avec eux, jugeaient immoral de sacrifier des animaux aux dieux. Au long de l’histoire du christianisme, des hérésies ont tenu la consommation de viande pour immorale, y voyant tantôt une pratique impure, tantôt une preuve de barbarie… Voltaire au XVIIIe siècle se prend d’affection pour les sociétés hindoues, végétariennes, et y voit sans doute une preuve que leurs divinités sont plus clémentes que le Dieu cruel des grands monothéismes. Ces végétarismes sont à la fois complexes et pluriels, à tel point qu’il est délicat de leur trouver des parentés tant ils procèdent de principes philosophiques ou religieux différents. Mais tout de même, je crois qu’un trait commun entre tous est qu’au fond il s’agit chaque fois d’une remise en cause de la conception chrétienne de la vie humaine.

E&E : voilà encore un cas d’école. Après avoir pris le temps de montrer la complexité de la pensée et des pratiques végétariennes à travers les siècles et les penseurs, l’auteur normalien pense quand même nécessaire de rassembler tout ce petit monde dans une même posture… forcément anti-chrétienne. Comment Pythagore (Ve siècle avant J.-C.) pouvait il être anti-chrétien ? L’anti cléricalisme voltairien suffit-il à tracer une ligne entre ces points si épars ? Que des auteurs occidentaux, qui ont grandi dans une culture judéo-chrétienne, se révoltent en cherchant ailleurs, quoi d’étonnant ? Dommage que l’auteur ne rappelle pas aussi comment dans la littérature biblique elle-même, la critique des sacrifices animaux apparait dans la bouche des prophètes, dénonçant ces rituels païens judaïsés, alors que le Dieu d’Israël est celui de l’intime qui ne supporte pas l’odeur de ces boucheries sacrées…

Si l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et qu’il reçoit en héritage la vie dans le Royaume, alors la vie animale n’a rien de commun avec la vie humaine puisqu’elle n’en a pas l’éternité, et donc la dignité. D’ailleurs si Pythagore était végétarien, c’est qu’il croyait dans la métempsychose, la réincarnation des âmes humaines dans des vies animales. Forcément, cela vous passe l’envie de vous faire cuire un steak. J’ai lu une étude qui dans les années quatre-vingt-dix rapportait qu’environ un Français sur quatre croyait dans la réincarnation des âmes… L’antispécisme a beau jeu de se présenter sous les traits du rationalisme (en défendant une morale plus scientifique, voire plus biologique, que celle d’aujourd’hui), je ne m’interdis pas de penser que ses adeptes ne sont pas tous à l’abri de certaines des superstitions à la mode.

E&E : et puis, le philosophe devient théologien. Bing. Voilà que deux versets bibliques suffisent à définir la projet de salut chrétien. Pas sûrs que ses chers professeurs des Chartreux auraient apprécié le raccourci et la superposition des genres. S’il n’y a nul doute que le récit de la Genèse souligne le statut éminent de la créature humaine dans la Création – comme être conscient de lui-même, et dont la parole accueille la Parole de Dieu -, il ne faudrait pas rappeler non plus que cette même créature est invitée à être un bon gérant de cette grâce au service de la Création qui lui est confiée en responsabilité. Pour le reste, bien des théologiens d’hier et d’aujourd’hui n’opposent pas dans la Création divine les réalités : que chacun soit créé selon son espèce et dans sa dignité propre, ne signifie pas que le salut est réservé à l’élite de la Création. Et si on relisait Rom 8 et cette prétention au salut universel de la Création toute entière ?

Certains auteurs antispécistes radicaux comparent les « animaux non humains » avec les personnes handicapées. Pourquoi cela ne scandalise-t-il pas plus ? Cette pensée qui se veut profondément progressiste n’est-elle pas un antihumanisme ?
Vous faites référence ici à des positions défendues notamment par Peter Singer, et je dois dire par honnêteté intellectuelle qu’elles sont critiquées au sein même de la mouvance antispéciste : disons pour faire simple qu’au vu de la propension de Peter Singer à susciter la polémique à chaque fois qu’il donne une interview, d’autres auteurs se sont empressés de parvenir aux mêmes conclusions que lui mais par des chemins philosophiques différents. Singer en tout cas considérait qu’il serait plus moral dans certains cas de faire des expériences médicales sur des jeunes humains ou des attardés mentaux, que sur des animaux en pleine santé. Sa défense immodérée de l’euthanasie lui a également valu des critiques. Il faut lui reconnaître une certaine cohérence néanmoins : puisque rien ne lui paraît plus insupportable que la souffrance, au point qu’il faille l’éliminer à tout prix, il est aussi logique de vouloir supprimer les abattoirs que de proposer d’euthanasier les personnes en situation de handicap. L’antispécisme est de toute évidence un antihumanisme et il s’assume comme tel. David Olivier ou Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, par exemple, deux essayistes importants de la mouvance antispéciste, n’ont pas de mots assez durs à l’égard de l’humanisme et de ceux qui aujourd’hui encore le défendent — Luc Ferry par exemple, ou Alain Finkielkraut. Ils tiennent l’humanisme pour une construction mentale édifiée afin de fournir à l’homme un prétexte à sa barbarie. Dites-leur que cet humanisme repose (en partie) sur le fondement d’une anthropologie judéo-chrétienne, leur courroux n’en sera que plus sévère. Tout ce qui, dans la pensée de l’homme, démontre ou justifie sa prééminence, n’est à leurs yeux qu’un vaste mensonge auquel nous feindrions de croire par amour de la boucherie.

E&E : les expressions provocatrices d’un Singer ont été dénoncés de longue date, notamment dans son propre pays. Il surfe évidemment sur ce libéralisme éthique où la dignité humaine dans sa spécificité perd pied. Mais il y a là aussi une tradition ancienne – issue notamment de certaines branches de la philosophie des Lumières – qui se déploie dans bien d’autres discours politiques ou économiques. On n’en rejette pas pour autant tout le politique ou tout l’économique, il me semble. Bien sur, Sugy vole au secours de son collègue Ferry qui surfe, lui aussi, sur cet anti-écologisme primaire des milieux conservateurs depuis longtemps, à travers des tribunes régulières dans les colonnes du Figaro. Et c’est là encore une troisième posture à repérer dans nos chers débats qui s’auto-alimentent : trouver des amis à défendre et des adversaires contre lesquels lutter, en prenant bien sûr les plus extrêmes pour que le bien triomphe bien du mal. Mais cette pensée manichéenne n’est-elle pas, elle aussi, anti-chrétienne ?

Philosophiquement, l’anthropologie antispéciste ne vise-t-elle pas simplement à promouvoir un homme sans limite, aussi bien dans sa volonté, sa physiologie que dans son existence ? 
Absolument, et c’est en ce sens qu’il s’agit d’une hybris. Dans votre question, il faut entendre « homme sans limite » dans les deux déploiements sémantiques possibles du terme « limite ». L’antispécisme postule en effet que notre considération morale doit sortir de ses ornières étroites et s’étendre désormais à tous les animaux ; il ambitionne pour cela de déployer un gigantesque arsenal de mesures à la fois philosophiques, politiques et juridiques, mais aussi technologiques. L’alimentation végan suppose ainsi une complémentation en vitamines B 12, synthétisées à grande échelle par l’industrie pharmaceutique, faute desquelles l’organisme se retrouve vite carencé. Les antispécistes sont d’ores et déjà en train d’inventer la viande de demain, produite artificiellement dans des pipettes de laboratoire, en faisant se développer in vitro des cellules-souches animales. Si l’on va plus loin encore, certains d’entre eux comme Thomas Lepeltier imaginent que l’on pourrait demain modifier le génome des lions pour leur passer l’envie de manger leurs amies les gazelles… Bref, ni leur imagination ni leur volonté de recourir à la puissance technologique pour assouvir notre soif d’une domination morale absolue sur l’univers ne semblent en effet souffrir de limite. Mais l’homme des antispécistes est aussi « sans limite » au sens où plus aucune frontière ne le sépare du reste du vivant. C’est un homme au contour trouble et incertain, un homme qui doute de lui-même et sa supériorité sur l’animal, un homme surtout qui renoncerait définitivement à l’idée de séparer les réalités en raisonnant au travers de concepts. Cet homme-là achèverait de se déconstruire, dans son rapport au monde et dans sa perception de lui-même. Ayant déjà renoncé aux frontières entre les nations puis entre les sexes, il abolirait celles entre les espèces, écroulant ainsi l’une des dernières digues qui lui permettaient encore de se croire le dépositaire d’une identité. Dans l’illimitation de ses prétentions, cet homme-là croit s’accomplir en s’effaçant. Il ne fait en réalité que précipiter son extinction. 

E&E : Belle chute philosophique. Mais une fois qu’on a dit cela, à part la crainte et la suspicion généralisée, qu’a t-on créé ? Car s’il y a bien des gens qui ont ce genre de rêve délirants et dangereux à bien des égards, il ne sont pas toujours où on pense. Car les milieux industriels les plus propres sur eux sont capables de financer bien des projets de ce genre, sans se soucier de la contradiction avec leur humanisme chrétien apparent. La faiblesse de ce propos, stimulant par ailleurs pour rester attentif en effet à ces dérives réelles, est de rester encore dans le monde des idées : l’humain, le genre, la nation… Et au nom de ces idées, d’alimenter la colère de gens qui devraient d’abord se redire la joie de la rencontre, des combats partagés, d’une charité active au service de tous.

Pour finir, remarquons que la rédaction d’Aleteia aime bien ce sujet qu’il martèle régulièrement depuis trois ans notamment. Pour mémoire, voici quelques titres récents d’articles et d’opinions (toujours dans la même veine)… comme quoi les débats d’opinions sont toujours relatifs…

Aleteia. Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain

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