White et les serpents

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Le symposium « Religion et gouvernance environnementale » organisé à l’université de Yale est un des lieux universitaires intéressants aujourd’hui sur la question du rapport entre religions et écologie. Parmi les compte-rendus de la dernière rencontre, début juin 2012, voici quelques extraits d’une conférence donnée par Matthew T. Riley (matthew.riley@aya.yale.edu)  à propos de Lynn White (trad. LD).

Pour info ou rappel, Lynn White, historien médiéviste américain, de confession presbytérienne, est devenu célèbre dans le monde de l’écologie pour un article publié en 1967 dans la revue Science, intitulé « Les racines historiques de notre crise écologique », dans lequel il analysait l’évolution de la théologie et des pratiques médiévales comme étant en partie responsable d’un rapport à la nature de plus en plus artificiel dans le contexte chrétien. L’article a connu un grand succès dans le contexte contestataire des années 60-70 et est souvent encore invoqué pour assimiler les excès du capitalisme destructeur de la planète avec le judéo-christianisme qui lui aurait donné naissance du fait de cet éloignement de l’enracinement naturel. De là découle une lecture sombre de l’héritage biblique, responsable de la « domination aveugle », d’un anthropocentrisme destructeur et de progrès scientifiques dérégulés.

Depuis lors, l’analyse de Lynn White a été contestée et relativisée par bien des manières. Ici, l’auteur propose surtout de mieux connaître l’auteur de cet article à travers un évènement qui lui est arrivé en 1926 au cours d’un voyage en Inde de celui qui n’avait alors que 19 ans. Au cours d’une pause, il observe des ouvriers travaillant à la construction d’une route destinée à faciliter l’expédition du thé indien. Dans leur oeuvre de défrichage, White observe que les ouvriers ont laissé en place des cônes de terre. Il s’agissait en fait de nids de serpents que les ouvriers de confession bouddhistes ont préservé, non pas peur, mais pour respecter la vie animale. White note que

« les responsables du chantiers sont pour la plupart des Ecossais presbytériens. S’ils avaient eu en main les pelles des ouvriers à ce moment là, il est fort à parier que les serpents se seraient sentis  moins bien au bout du compte… »

White lui-même racontera que cet évènement a contribué à sa propre réflexion vers une « théologie personnelle sur l’écologie ». Il se révèle du coup comme un homme de plus en plus attentif à ces questions, notamment à la question du statut de la vie animale. Invoquant la nécessité d’une « troisième voie biblique légitime » à côté de celle de la domination et de la gérance éthique. Une voie où les humains pensent et agissent comme membres de ce qu’il appelle « une démocratie pour toutes les créatures divines », comprenant que celles-ci sont toutes reliées entre elles, par une louange commune du Créateur, une compassion et une attention mutuelles. Si les concitoyens de White ne sont pas tous capables de dialoguer avec un loup comme le fit Saint François (qu’il présente pourtant comme modèle), l’auteur appelle à reconsidérer la subjectivité animale, dans ce schéma démocratique original qui est à l’origine de son éco-théologie.

« Si l’humanité doit arrêter la vague de la crise écologique, les chrétiens doivent être comme saint François, capable de louer Dieu qui est celui des écureuils et des humains ».

Article original de l’auteur :  “A Spiritual Democracy of All God’s Creatures: Eco-Theology and Lynn White’s Animals.” (matthew.riley@aya.yale.edu)

Autres documents sur Lynn White :

  • En français : Dominique Bourg et Philippe Roch (dir.) Crise écologique, crise des valeurs. Défis pour l’anthropologie et la spiritualité, Labor et Fides, 2010, 330 p.
  • En anglais (parmi beaucoup d’autres) Willis Jenkins, “After Lynn White: Religious Ethics and Environmental Problems,” Journal of Religious Ethics 37 no.2 (2009), 285-6 and Elspeth Whitney, “History, Lynn White, and Ecotheology,” Environmental Ethics 15 (1993), 158 / Lynn White, jr., “The Historical Roots of Our Ecologic Crisis,” Science 155, no. 3767 (10 March 1967), 1206.

DL

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