AFFAIRE – Le Pruitt ne fait pas de bien

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2018 ECOLOGIE Eglises PruittLe ministre américain Scott Pruitt passe actuellement devant la commission des dépenses supervisées par le Sénat américain pour s’expliquer sur plusieurs scandales récents dans la gestion de l’Agence pour l’environnement (EPA) dont il a la charge. Mais il y a un an, l’homme est aussi venu visiter plusieurs responsables au Vatican. Dont le cardinal Pell. Mais pour parler de quoi ?

L’affaire est née du travail d’enquête mené par le Conseil pour la défense des ressources naturelles (NRDC), un groupe environnementaliste américain, qui avait obtenu, grâce « Freedom of Information Act », les courriels échangés au sein de l’EPA ces derniers mois. L’un d’entre eux les a rapidement intrigué. L’ancienne déléguée politique de Scott Pruitt, Samantha Dravis, envoie un courriel où elle raconte : « Je suis à un diner avec le cardinal Pell et Mr Pruitt »

Les journalistes du New York Times ont poursuivi l’enquête, révélant les différents documents évoquant le contenu de ce voyage. Outre le manque caractéristique d’attention à la dépense de Scott Pruitt (qui le met actuellement en difficulté au Sénat), ce voyage à Rome, précédant le sommet du G7 à Bologne, révèle donc une autre volonté : celui d’un lobbying actif du climatosceptique Pruitt auprès du Vatican.

LE VOYAGE

Le séjour à Rome a eu lieu du 7 au 9 juin 2017. Il a été organisé par Maria Marshall, directrice des opérations, en lien avec Millan Hupe, un des délégués du ministre Pruitt.

Voici les grandes étapes de ce voyage à tonalité surtout touristique… mais pas que. En début d’après midi, rencontre avec Kelly Degnan, chargé d’affaire de l’ambassade américaine, suivie d’une table ronde avec les entrepreneurs dans le domaine de « l’innovation environnemental » (parmi lesquels Whirlpool, 3M, Dupont, EcoPneus, etc…)., et une visite de la bibliothèque du Vatican, des Scavi (fouilles archéologiques). Le lendemain, 9 juin, petit déjeuner avec Louis Bono, chargé d’affaires de l’ambassade américaine auprès du Saint Siège, suivi d’une rencontre Mgr Gallagher, secrétaire des Relations avec les Etats du Secrétariat d’Etat. A midi, une table ronde organisée à la Cour d’appel de Rome avec plusieurs juges et juristes pour évoquer le thème du « rôle de la loi dans ses applications à l’environnement ». L’après midi se passe au Vatican avec une visite des Palais apostoliques. Ce soir-là, un repas « privé » est programmé au bien nommé hotel Eden.

Note : dans les premières versions du programme avait été prévue notamment la participation à la messe du matin à la basilique (Saint Pierre ?). Une option qui n’a pas du emballer le protestant baptiste Scott Pruitt. Parmi les autres rencontres qui n’ont pas été validées (du fait de qui ?), celles prévues avec  le cardinal Turkson, président du Dicastère pour un développement humain intégral (DHI) ou avec les délégués de l’entreprise américaine qui a installé le système d’aération de la chapelle sixtine (ent. Carrier)….

UN REPAS

Revenons sur ce repas à l’hôtel (5 étoiles quand même) Eden. Le restaurant La Terrazza, bien nommé lui aussi, offre une des plus belles visions panoramiques sur Rome et le Vatican au loin.

Les documents officiels de l’EPA sur le voyage romain ne mentionne pas qui est l’hôte du repas. Mais le message envoyé par Samantha Dravis a levé le mystère. Il s’agit du cardinal australien Pell, membre du C9 du pape. Et aussi climato-sceptique notoire de longue date. Est-ce la raison de l’intérêt de Scott Pruitt pour le rencontrer ? Pourtant, les conseillers du ministre américain n’étaient pas chauds à l’idée de ce tête-à-tête qui était aussi un risque politique : en effet, depuis quelques temps, le cardinal Pell est sous les feux de la justice australienne qui lui reproche sa gestion malheureuse de la crise pédophile dans ce pays. Un des représentants de l’équipe du ministre américain, Kevin Chmielewski (qui depuis a été licencié pour avoir contesté son ministre), a expliqué qu’un certain nombre de conseillers de l’EPA ont du coup pensé bien de ne pas citer le nom du cardinal dans le document final, pour ne pas porter ombrage à Scott Pruitt.

Mais la rencontre a bien eu lieu comme l’a confirmé récemment le porte parole de l’EPA, Jahan Wilcox, soulignant que ce n’était pas un repas en tête à tête, que la rencontre était fortuite et qu’il ne s’était joué là rien de décisif.  Pourtant, dès le 12 mai, des courriels officiels témoignent que cette rencontre était désirée du côté de Scott Pruitt. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient sans doute pas mal de choses à se dire. Selon les sources du NYT, la discussion aurait tourné autour d’un plan de Scott Pruitt pour lancer des débats publics qui remettraient en cause les conclusions des sciences climatiques actuelles. Sans doute que l’influence de Leonard A. Leo y est aussi pour quelque chose, lui qui a sans doute été l’acteur qui a provoqué la rencontre. L’homme est vice-président de la Federalist Society, une organisateur conservatrice qui pousse à limiter toutes les réglementations de l’Etat fédéral américain. D’ailleurs, on a poussé l’attention du côté américain jusqu’à rappeler que la veille (8 juin) était la date anniversaire du prélat australien (né en 1941).

 

 

UNE POLEMIQUE

Le document de Samantha Dravis donne au moins un élément corroborant la tentative de Scott Pruitt. Ils y ont discuté d’un article (cité dans le mail) qui évoque une campagne lancée quelques jours auparavant aux Etats-Unis.

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La veille de la « marche pour la science » (le 21 avril) qui s’est déroulée au même moment que la journée de célébration pour la terre, le physicien Steven Koonen écrivit dans le Wall Street Journal un article retentissant, laissant entendre que le consensus scientifique autour des urgences climatiques n’était pas vraiment établi et qu’il était urgent de reprendre des débats publics où d’autres voix puissent se faire entendre. Préconisant ainsi l’organisation de débats contradictoires « red/blue ». D’où le titre de son article : « A ‘Red Team’ Exercise Would Strengthen Climate Science »

Une opinion qui s’appuyait aussi sur un rapport composé de l’avis de quatre scientifiques remis au Comité pour la Science, l’espace et la technologie de la Maison des Représentants américaine, le 29 mars. Ce rapport, outre les recommandations pour clarifier les liens entre les mondes de la science, de l’économie et du politique, laissait aussi entendre qu’en l’état actuel des choses, il était difficile de se prononcer objectivement sur la science climatique. Et que plutôt que de faire des projections impossibles sur l’avenir, on ferait mieux de se concentrer sur l’adaptabilité et la résilience de nos sociétés.

Bref. L’opération séduction de Scott Pruitt a donc aussi consisté à « informer » le prélat australien de ce que l’EPA, sous son contrôle, favorisait actuellement pour remettre en cause les accords de Paris et tout le travail du GIEC. Tout ce que le président Trump dit aussi haut et fort. Il ne s’agit donc plus d’une contestation frontale mais de la volonté de justifier scientifiquement un débat perpétuel que des appuis de tous ordres (et visiblement aussi spirituels) pourraient valider officiellement.

EN CONCLUSION PROVISOIRE

Si le débat scientifique se justifie toujours et si le consensus climatique a besoin d’être interpellé sans cesse pour ne pas s’idéologiser, il n’est pas sûr que Scott Pruitt soit l’apôtre le plus objectif dans ce domaine.

La manière dont, en bon néo-libéral, il s’évertue depuis un an à remettre en cause la grande majorité des réglementations environnementalistes de l’Etat fédéral (demandez aux habitants de la ville de Flynt), montre que le propos est bien idéologique pour le coup. Le climat n’est pour lui qu’un chantier parmi d’autres : au final, il s’agit de laisser libre court à une économie dérégulée et globalisée, nullement freinée par des considérations alarmistes ou des principes de précautions inutiles.

Dans son climato-sceptisme philosophique (opposé notamment aux scientistes et évolutionnistes radicaux en tout genre), le cardinal Pell risque fort de n’avoir pas vu venir la manoeuvre. Ou de n’avoir pas voulu le voir.

DL

PS : E&E conseille fraternellement au cardinal Pell de trouver la prochaine fois une petite Trattoria bio et solidaire dans le Trastevere pour ses repas entre amis. Là, plutôt que de rêver à des « Eden à 5 étoiles », il pourrait mieux garder les pieds sur terre, à l’écoute des acteurs d’une écologie intégrale au service du bien commun de tous et non pas des intérêts de certains.

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