AMAZONIE – Ouvrir un front décisif contre la culture du déchet

2018 ECOLOGIE Amazonie PanamazonieLe 8 juin dernier, le Vatican a publié le document préparatoire pour le Synode 2019 sur l’Amazonie. Il est intitulé : « Nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale »

  • Le 15 octobre 2017, le pape François annonce l’Assemblée spéciale du Synode des évêques
  • 8 juin 2018, publication du document préparatoire
  • Cette Assemblée se réunira en octobre 2019 pour se pencher sur le thème : Nouveaux chemins pour l’Église et pour l’écologie intégrale ».

Un message qui s’adresse aux « habitants des communautés et des zones rurales, des cités et des grandes métropoles, des populations qui habitent sur les rives des fleuves, des migrants et des personnes déplacées, et, tout spécialement, pour et avec les peuples autochtones ».

A voir l’importance de ce document préparatoire, on pressent bien que dans l’esprit du pape François, ce synode ne sera pas un parmi d’autres. Au contraire, il sera probablement la manifestation du « visage amazonien de l’Eglise » dont il a parlé lors d’une de ses visites en Amérique du sud. Face aux défis sociaux, économiques, environnementaux, pastoraux de ces terres qui sont aussi un des derniers poumons verts de la planète, cette Assemblée pourrait bien ouvrir de nouveaux chemins passionnant aussi bien pour la vie des communautés chrétiennes elles-mêmes (cf. la question des ministères d’animation des communautés etc.) que pour les modes de vie de tout un chacun.

 

 

Le document préparatoire se compose de trois parties « correspondant à la méthode “voir, juger (discerner) et agir” » :

1. Voir. Identité et aspirations de la Panamazonie ;

2. Discerner. Vers une conversion pastorale et écologique ;

3. Agir. Nouveaux chemins pour une Église au visage amazonien.

Il se termine par un long questionnaire ayant pour finalité d’« écouter l’Église de Dieu » quant à ces nouveaux chemins pour l’Église en Amazonie.

 

 

Préambule

Conformément à l’annonce faite par le pape François le 15 octobre 2017, l’Assemblée spéciale du Synode des évêques se réunira en octobre 2019 pour se pencher sur le thème : « Nouveaux chemins pour l’Église et pour l’écologie intégrale ». Ces chemins d’évangélisation doivent être pensés pour et avec le Peuple de Dieu qui habite dans cette région : habitants des communautés et des zones rurales, des cités et des grandes métropoles, des populations qui habitent sur les rives des fleuves, des migrants et des personnes déplacées, et, tout spécialement, pour et avec les peuples autochtones (1).

Premier singularité de cette Amazonie : elle met en lumière le scandale et les limites de la mentalité « extractiviste » de nos sociétés et de la culture de « déchets » matériels et humains qu’elle génère.

Dans la forêt amazonienne, d’une importance vitale pour la planète, une crise profonde a été déclenchée par une intervention humaine prolongée où prédomine une « culture du déchet » (LS,n. 16) et une mentalité d’extraction. L’Amazonie est une région possédant une riche biodiversité ; elle est multiethnique, multiculturelle et multireligieuse, un miroir de toute l’humanité qui, pour défendre la vie, exige des changements structurels et personnels de tous les êtres humains, des États et de l’Église.

Les réflexions du Synode spécial vont bien au-delà du cadre strictement ecclésial amazonien, car elles s’étendent à l’Église universelle et même au futur de toute la planète. À partir d’un territoire spécifique, nous voulons jeter un pont vers d’autres biomes essentiels de notre monde dont, entre autres, le bassin du Congo, le couloir biologique méso-américain, les forêts tropicales de l’Asie-Pacifique et l’aquifère Guarani.

Être à l’écoute des peuples indigènes et de toutes les communautés qui vivent en Amazonie, en tant que premiers interlocuteurs de ce Synode, revêt aussi une importance vitale pour l’Église universelle. Pour cela nous avons besoin d’une plus grande proximité. Nous devons savoir : comment imaginons-nous un « avenir serein » et le « bien vivre » des générations futures ? Comment pouvons-nous collaborer à l’édification d’un monde qui doit rompre avec les structures qui ôtent la vie et avec les mentalités de colonisation pour construire des réseaux de solidarité et d’interculturalité ? Et, surtout, quelle est la mission particulière de l’Église face à cette réalité ?

A la culture du déchet, le document reprend la pensée du pape et oppose une « culture de la rencontre », dans une harmonie multiforme et une sobriété heureuse.

Ce document préparatoire se divise en trois parties correspondant à la méthode « voir, juger (discerner) et agir ». À la fin, le texte est complété par des questions en vue d’un dialogue et d’une approche progressive de la réalité et de l’attente régionale d’une « culture de la rencontre » (EG,n. 220). Les nouveaux chemins de l’évangélisation et ceux qui tendent à modeler une Église au visage amazonien passent par les sentiers de cette « culture de la rencontre » dans la vie quotidienne, « dans une harmonie multiforme » (EG,n. 220) et une « sobriété heureuse » (LS,nn. 224-225), comme autant de contributions à l’édification du Royaume.

(1) Ce document emploie indifféremment les termes « autochtones », « aborigènes » et « peuples natifs ».

1. Voir. Identité et aspirations de la Panamazonie

1. Le territoire

Le bassin amazonien représente pour notre planète une des plus grandes réserves de biodiversité (30 à 50 % de la flore et de la faune mondiales) et d’eau douce (20 % d’eau douce non congelée de toute la planète) ; il possède plus d’un tiers des forêts primaires de la planète et, même si les océans sont les principaux capteurs de carbone, ce n’est pas pour autant que le travail de capture du carbone de l’Amazonie cesse d’être significatif. Il s’étend sur sept millions et demi de kilomètres carrés et neuf pays se partagent ce grand biome (Bolivie, Brésil Colombie, Équateur, Guyana, Pérou, Surinam, Venezuela, y compris la Guyane française comme Territoire d’outre-mer).

Ce qu’on a coutume d’appeler l’Isla de la Guayana ou « Île guyanaise », délimitée par le fleuve Orénoque, le Rio Negro, le fleuve Amazone et les côtes atlantiques de l’Amérique du Sud, entre les embouchures de l’Orénoque et de l’Amazone, fait également partie de ce territoire. D’autres espaces sont intégrés à ce territoire car, compte tenu de leur proximité avec l’Amazonie, ils subissent l’influence de son régime climatique et géographique.

Cependant, ces données ne configurent pas une région homogène. Nous devons constater que l’Amazonie comporte plusieurs types d’« Amazonies » en son sein. Dans ce contexte, c’est l’eau, à travers ses cours d’eau, ses rivières et ses lacs, qui constitue l’élément articulateur et intégrateur, dont l’axe majeur est l’Amazone, le fleuve mère et père de tous. Sur un territoire amazonien si différent, nous pouvons comprendre que les différents groupes humains qui l’habitent ont dû s’adapter aux diverses réalités géographiques, écosystémiques et politiques.

Durant de nombreux siècles, l’œuvre de l’Église catholique en Amazonie a tendu à apporter des réponses à ces différents contextes humains et environnementaux.

2. Diversité socioculturelle

Étant donné ses proportions géographiques, l’Amazonie est une région où vivent et cohabitent des peuples et des cultures différentes, avec des modes de vie distincts.

Pendant longtemps, parfois même des milliers d’années, l’occupation démographique de l’Amazonie a précédé le processus de colonisation ; la prédominance géographique en Amazonie se concentrait près des grands fleuves et des lacs, pour une question de survie qui incluait les activités de la chasse, de la pêche et la culture des terres inondables. Avec la colonisation, et avec la pratique étendue de l’esclavage indigène, de nombreux peuples abandonnèrent ces lieux et se réfugièrent à l’intérieur de la forêt. En outre, au cours de la première phase de la colonisation, un processus de remplacement de la population s’est produit, avec une forte concentration sur les rives des fleuves et des lacs.

Bien au-delà des circonstances historiques, les peuples des eaux, dans ce cas précis celui de l’Amazonie, ont toujours entretenu ensemble une relation d’interdépendance avec les ressources hydriques. C’est ainsi que les paysans (campesinos) et leurs familles d’Amazonie utilisent les ressources des terres inondables en respectant, comme toile de fond, le mouvement cyclique de ses fleuves – inondation, reflux et période de sécheresse – en un rapport de respect qui sait que « la vie mène au fleuve » et « le fleuve mène à la vie ». De plus, les peuples de la forêt, cueilleurs et chasseurs par excellence, survivent avec ce que la terre et la forêt leur offrent. Ces populations veillent sur les rivières et prennent soin de la terre, de la même manière que la terre prend soin d’eux. Elles sont les gardiennes de la forêt et de ses ressources.

Cependant, la richesse de la forêt et des fleuves de l’Amazonie est aujourd’hui menacée par les grands intérêts économiques qui s’installent sur diverses parties du territoire. De tels intérêts provoquent, entre autres, l’intensification de l’abattage inconsidéré de la forêt, la pollution des rivières, des lacs et des affluents (à cause de l’usage excessif d’agrotoxiques, de dérivés pétroliers et de l’exploitation minière légale et illégale, et des dérivés de la production de drogues). À cela s’ajoute le trafic de drogue qui, en plus de ce qui précède, met en danger la survie des peuples qui dépendent des ressources animales et végétales de ces territoires.

D’un autre côté, les villes d’Amazonie ont connu une croissance très rapide et ont intégré de nombreux migrants contraints de quitter leurs terres et poussés vers la périphérie des grands centres urbains qui avancent vers l’intérieur de la forêt. Dans leur majorité, ce sont des autochtones, des riverains et des Afro-descendants expulsés par l’exploitation minière légale ou illégale, l’industrie d’extraction pétrolière, acculés par l’expansion de l’extraction de bois et les plus touchés par les conflits agraires et socio-environnementaux. Les villes sont également caractérisées par les inégalités sociales. La pauvreté qui s’est développée tout au long de l’histoire a engendré des rapports de subordination, de violence politique et institutionnelle, l’augmentation de la consommation d’alcool et de drogues – aussi bien dans les villes que dans les petites communautés – et représente une blessure profonde dans le corps des différents peuples amazoniens.

Les mouvements migratoires les plus récents concernant la région amazonienne se caractérisent surtout par une migration des autochtones de leurs terres vers les villes. Actuellement entre 70 % et 80 % de la population de la Panamazonie (2) habitent dans les villes. Beaucoup de ces indigènes sont sans-papiers ou en situation irrégulière, réfugiés, ribereños (riverains) ou appartiennent à d’autres catégories de personnes vulnérables. Cela provoque une attitude croissante de xénophobie et de criminalisation des migrants et des personnes déplacées dans toute l’Amazonie. En même temps, cela donne lieu à l’exploitation des populations amazoniennes, victimes du changement des valeurs de l’économie mondiale, pour laquelle la valeur lucrative est supérieure à la dignité humaine. Un exemple en est l’accroissement dramatique du trafic d’êtres humains, en particulier des femmes, à des fins d’exploitation sexuelle et commerciale. Elles perdent ainsi toute possibilité de jouer un rôle dans les processus de transformation sociale, économique, culturelle, écologique, religieuse et politique de leurs communautés.

Le constat que fait le document est que le modèle de développement économique actuel du bassin de l’Amazone n’est ni intégral ni inclusif, détruisant aussi bien le lien social que les écosystèmes.

En somme, l’augmentation démesurée des activités agropastorales, d’extraction et d’abattage de la forêt amazonienne a non seulement endommagé la richesse écologique de la région, de sa forêt et de ses eaux, mais elle a aussi porté atteinte à sa richesse sociale et culturelle. Elle a conduit à un développement urbain forcé ni « intégral » ni « inclusif » du bassin amazonien. En réponse à cette situation, on constate un accroissement des capacités d’organisation et une avancée de la société civile, avec une attention particulière portée aux problématiques environnementales. Dans le domaine des relations sociales, malgré ses limites, l’Église catholique a généralement entrepris un travail significatif, en renforçant ses propres parcours à partir de sa présence incarnée et de sa créativité pastorale et sociale.

3. Identité des peuples autochtones

Les neuf pays qui composent la Panamazonie comptent environ trois millions d’indigènes, représentant quelque 390 peuples et nationalités distincts. De même, selon des données fournies par les institutions spécialisées de l’Église (par ex. Consejo Indigenista Misionero de Brasil, le Conseil indigène missionnaire du Brésil) et d’autres, entre 110 et 130 Pueblos Indígenas en Aislamiento Voluntario (PIAV), c’est-à-dire des Peuples indigènes en isolement volontaire ou « peuples libres » vivent sur ce territoire. Par ailleurs, ces derniers temps, on a vu apparaître une nouvelle catégorie de personnes constituée par les autochtones qui vivent au sein du tissu urbain, dont certains sont reconnaissables comme tels, tandis que d’autres disparaissent dans ce contexte et sont, pour cela, qualifiés d’« invisibles ». Chacun de ces peuples représente une identité culturelle particulière, une richesse historique spécifique et une façon particulière de voir le monde et ce qui l’entoure et d’entretenir avec lui une cosmovision et une territorialité spécifiques.

Au-delà des menaces qui émergent de leurs propres cultures, les peuples autochtones ont subi, dès leurs premiers contacts avec les colonisateurs, de fortes menaces externes (cf. LS,n. 143, DAp, n. 90). Contre ces menaces, les peuples indigènes et les communautés amazoniennes s’organisent, luttent pour la défense de leurs vies et de leurs cultures, de leurs terres et de leurs droits, et de la vie de l’univers et de la création tout entière. Les plus vulnérables demeurent toutefois les Peuples indigènes en isolement volontaire (PIAV), qui ne possèdent aucun instrument de dialogue et de négociation avec les agents extérieurs qui envahissent leurs territoires.

Certains « non-Indigènes » ont de grandes difficultés à comprendre l’altérité indigène et, très souvent, ne respectent pas la différence de l’autre. À propos du respect des peuples autochtones et afro-américains, le document d’Aparecida déclare : « La société tend à les mépriser, en méconnaissant leur différence. Leur situation sociale est marquée par l’exclusion et la pauvreté » (DAp, n. 89). Cependant, comme l’a fait remarquer le pape François à Puerto Maldonado : « Leur cosmovision, leur sagesse ont beaucoup à nous enseigner, à nous qui n’appartenons pas à leur culture. Tous les efforts que nous déploierons pour améliorer la vie des peuples amazoniens seront toujours insuffisants » (Fr. PM).

Ces dernières années, les peuples indigènes ont commencé à écrire leur propre histoire et à découvrir d’une manière plus formelle leurs cultures, leurs coutumes, leurs traditions et leurs savoirs. Ils ont raconté les enseignements reçus de leurs aînés, de leurs parents et de leurs grands-parents, qui constituent leur mémoire personnelle et collective. Aujourd’hui, être autochtone ne se réduit pas seulement à une appartenance ethnique. Mais cela se réfère aussi à la capacité de conserver leur identité sans s’isoler des sociétés qui les entourent et avec lesquelles elles interagissent.

Face à ce processus d’intégration surgissent des organisations indigènes qui militent pour le renforcement de l’histoire de leurs peuples, pour orienter la lutte en faveur de l’autonomie et de l’autodétermination : « Il est juste de reconnaître qu’il existe des initiatives porteuses d’espérance qui naissent dans vos propres rangs et dans vos organisations et permettent que les peuples autochtones eux-mêmes ainsi que les communautés soient les gardiens des forêts, et que les ressources produites par la sauvegarde de ces forêts reviennent comme bénéfice à leurs familles, pour l’amélioration de leurs conditions de vie, pour la santé et l’éducation de leurs communautés » (Fr. PM). Toutefois, aucune initiative ne peut ignorer que la relation d’appartenance et de participation qu’entretiennent les habitants de l’Amazonie avec la création fait partie de leur identité et contraste avec une vision mercantiliste des biens de la création (cf. LS,n. 38).

Dans beaucoup de ces contextes, l’Église catholique est présente, à travers ses missionnaires, hommes et femmes, engagés dans la cause des peuples autochtones et amazoniens.

4. Mémoire historique ecclésiale

Le début de l’histoire de la présence de l’Église en Amazonie s’insère dans le cadre de l’occupation coloniale espagnole et portugaise. L’incorporation de l’immense territoire amazonien à la société coloniale puis son appropriation par des États nationaux se sont déroulées au cours d’un processus qui a duré plus de quatre siècles. Jusqu’au début du XXe siècle, les voix qui s’élevaient pour défendre les peuples indigènes étaient faibles – mais non absentes – (cf. Pie X, Lettre encyclique Lacrimabili Statu, 7 juin 1912). Avec le concile Vatican II, ces voix se sont renforcées. Pour encourager « le processus de changement avec les valeurs évangéliques », la IIe Conférence de l’épiscopat latino-américain, organisée à Medellín (1968), rappela, dans son Message aux Peuples d’Amérique latine, que « malgré ses limites », l’Église « a vécu avec nos peuples le processus de la colonisation, de la libération et de l’organisation ». Et la IIIe Conférence de l’épiscopat latino-américain, qui s’est tenue à Puebla (1979), nous a rappelé que l’occupation et la colonisation du territoire amérindien furent « un énorme processus de dominations », chargé de « contradictions et de déchirements » (DP, n. 6). Plus tard encore, la IVe Conférence de Saint-Domingue (1992) a attiré notre attention sur « un des épisodes les plus tristes de l’histoire latino-américaine et des Caraïbes », qui « fut le déplacement forcé, comme esclaves, d’un immense nombre d’Africains ». Saint Jean-Paul II qualifia ce déplacement d’« holocauste méconnu » auquel « ont pris part des personnes baptisées qui n’ont pas vécu leur foi » (DSD, n. 20 ; cf. Jean-Paul II, Discours à la communauté catholique de l’île de Gorée, Sénégal, 22 février 1992, n. 3 ; Message aux Afro-américains, Saint-Domingue, 12 octobre 1992, n. 2). Pour cette « offense scandaleuse pour l’histoire de l’humanité » (DSD, n. 20), le pape et les délégués à Saint-Domingue demandèrent pardon.

Le pape en arrive aux sujets qui fachent : malgré toute l’histoire passée, la dynamique majoritaire est une dynamique de colonisation. Un nécolonialisme féroce, dit le document.

Aujourd’hui, malheureusement, des vestiges du projet de colonisation demeurent, créant des représentations d’infériorisation et de diabolisation des cultures indigènes. Cela affaiblit les structures sociales autochtones et permet de les déposséder de leurs connaissances intellectuelles et de leurs moyens d’expression. Ce qui est effrayant, c’est qu’aujourd’hui, 500 ans après la conquête, plus ou moins 400 ans de mission et d’évangélisation organisées et 200 ans d’indépendance des pays qui forment la Panamazonie, des processus similaires continuent de s’étendre sur ce territoire et ses habitants, victimes aujourd’hui d’un néocolonialisme féroce « sous couvert de progrès ». Probablement, comme l’a affirmé le pape François à Puerto Maldonado, les peuples natifs d’Amazonie n’ont jamais autant été menacés qu’aujourd’hui. Désormais, à cause de l’offense scandaleuse des « nouveaux colonialismes », « l’Amazonie est une terre disputée sur plusieurs fronts » (Fr. PM).

Au long de son histoire missionnaire, l’Amazonie a été un lieu concret de crucifixion, avec de nombreux lieux de martyre. L’Église a également appris que les nombreux et différents peuples qui habitent ce territoire depuis dix mille ans ont bâti leurs cultures en harmonie avec le milieu environnant. Les cultures précolombiennes ont offert au christianisme ibérique qui accompagnait les « conquistadores », de multiples ponts et connections possibles « comme l’ouverture à l’action de Dieu, avec un sentiment de gratitude pour les fruits de la terre, le caractère sacré de la vie humaine et la valorisation de la famille, le sens de la solidarité et de la coresponsabilité dans le travail commun, l’importance du culte, la croyance en une vie au-delà la vie terrestre, et bien d’autres valeurs » (DSD, n. 17).

5. Justice et droits des peuples

Le pape François, lors de sa visite à Puerto Maldonado, a appelé à changer le paradigme historique selon lequel les États considèrent l’Amazonie comme une réserve de ressources naturelles, plus importantes que la vie des peuples natifs et sans considération pour la destruction de la nature. La relation harmonieuse entre le Dieu créateur, les êtres humains et la nature est rompue à cause des effets nocifs de nouvelle politique d’extraction et de la pression des grands intérêts économiques qui exploitent le pétrole, le gaz, le bois, l’or, et à cause de la construction d’infrastructures (par exemple : mégaprojets hydroélectriques, axes routiers comme les routes interocéaniques) et des monocultures industrielles (cf. Fr. PM).

La culture dominante de la société de consommation et du déchet transforme la planète en une grande décharge publique. Le pape dénonce ce modèle de développement anonyme, asphyxiant, sans mère, dont les seules obsessions sont la consommation et les idoles de l’argent et du pouvoir. De nouveaux colonialismes idéologiques s’imposent sous le mythe du progrès et détruisent les identités culturelles spécifiques. François en appelle à la défense des cultures et à la réappropriation de l’héritage qui provient de la sagesse ancestrale, qui suggère un mode de relation harmonieuse entre la nature et le Créateur. Il affirme clairement que « la défense de la terre n’a d’autre finalité que la défense de la vie » (Fr. PM). Elle doit être considérée comme une terre sainte : “Cette terre n’est pas orpheline ! C’est la terre de la Mère” » (Fr. EP).

D’autre part, la menace qui pèse sur les territoires amazoniens « vient de la perversion de certaines politiques qui promeuvent “la conservation ” de la nature sans tenir compte de l’être humain et concrètement de vous frères amazoniens qui y habitez » (Fr. PM). L’orientation du pape François est claire : « Je crois que le problème principal réside dans la façon de concilier le droit au développement, qui inclut le droit de type social et culturel, avec la protection des caractéristiques propres aux autochtones et à leurs territoires. […] En ce sens, le droit au consentement préalable et informé doit toujours prévaloir » (Fr. FPI).

Parallèlement, les populations indigènes, paysannes et d’autres secteurs populaires en Amazonie et au niveau national dans chaque pays, ont bâti leurs processus d’organisations politiques autour de méthodes fondées sur la perspective de leurs droits humains. La situation du droit au territoire des peuples autochtones en Panamazonie tourne autour d’une problématique constante relative à l’absence de régularisation des terres et de la reconnaissance de leur propriété ancestrale et collective. De même, le territoire a été dépouillé d’une interprétation intégrale reliée à l’aspect culturel et à la cosmovision de chaque peuple ou communauté indigène.

Cet appel à la protection des peuples autochtones sonne de plus en plus fort, comme indice de notre capacité à respecter les droits fondamentaux, humains et environnementaux.

Protéger les peuples autochtones et leurs territoires est une exigence éthique fondamentale et un engagement essentiel en faveur des droits de l’homme ; et, pour l’Église, cela devient un impératif moral cohérent avec l’approche d’écologie intégrale de Laudato si’(cf. LS,chap. IV).

6. Spiritualité et sagesse

Pour les peuples autochtones d’Amazonie, le « bien vivre » existe lorsqu’ils sont en communion avec les autres personnes, avec le monde, avec les êtres qui les entourent, et avec le Créateur. Les peuples autochtones, en effet, vivent dans la maison que Dieu lui-même a créée et leur a donné en cadeau : la Terre. Leurs diverses spiritualités et croyances les incitent à vivre en communion avec la terre, avec l’eau, avec les arbres, avec les animaux, avec le jour et la nuit. Les anciens sages, appelées indifféremment payés, mestres, wayanga o chamanes – entre autres – encouragent l’harmonie des personnes entre elles et avec le cosmos. Tous sont « la mémoire vivante de la mission que Dieu nous a donnée à tous : sauvegarder la Maison Commune » (Fr. PM).

Les autochtones amazoniens conçoivent la proposition du « bien vivre » comme celle d’une vie pleine dans l’horizon de la cocréation du Royaume de Dieu. Ce bien vivre ne sera possible que lorsque se réalisera vraiment le projet communautaire pour la défense de la vie, du monde et de tous les êtres vivants.

« Nous sommes appelés à être les instruments de Dieu le Père pour que notre planète soit ce qu’il a rêvé en la créant, et pour qu’elle réponde à son projet de paix, de beauté et de plénitude » (LS, n. 53). L’édification de ce rêve commence au sein de la famille, première communauté de notre existence : « La famille est et a toujours été l’institution sociale qui a contribué le plus à maintenir vivantes nos cultures. Aux moments de crise par le passé, face aux différents impérialismes, la famille des peuples autochtones a été le meilleur rempart de la vie » (Fr. PM).

Il faut toutefois reconnaître que la région amazonienne connaît une grande diversité culturelle et religieuse. Bien que la majorité œuvre en faveur du « bien vivre » comme projet d’harmonie entre Dieu, les peuples et la nature, certaines sectes, motivées par des intérêts extérieurs au territoire, ne favorisent pas toujours une écologie intégrale.

(2) Par Panamazonie, nous entendons tous les territoires qui vont au-delà du bassin des fleuves.

 

2. Discerner. Vers une conversion pastorale et écologique

7. Annoncer l’Évangile de Jésus en Amazonie : dimension biblico-théologique

La réalité spécifique de l’Amazonie et son destin interpellent aujourd’hui toute personne de bonne volonté sur l’identité du cosmos, sur son harmonie vitale et sur son futur. Les évêques d’Amérique latine reconnaissent que la nature est un héritage gratuit et, en tant que prophètes de la vie, ils s’engagent à protéger cette Maison commune (cf. DAp, n. 471).

Les récits bibliques contiennent un certain nombre d’exemples théologiques porteurs de valeurs universelles. Surtout, chaque réalité créée existe pour la vie et tout ce qui conduit à la mort s’oppose à la volonté divine. En second lieu, Dieu établit un rapport de communion avec l’être humain « créé à son image et à sa ressemblance » (Gn 1, 26), à qui il confie la sauvegarde de la création (cf. Gn 1, 28 ; 2, 15). « Rendre grâce pour le don de la création, reflet de la sagesse et de la beauté du (…) Créateur (…) qui a recommandé à l’être humain son œuvre créatrice pour qu’il la cultive et la garde » (DAp, n. 470). Enfin, à l’harmonie de la relation entre Dieu, l’être humain et le cosmos s’oppose la disharmonie de la désobéissance et du péché (cf. Gn 3, 1-7), qui entraîne la peur (cf. Gn 3, 8-10), le rejet de l’autre (cf. Gn 3, 12), la malédiction du sol (cf. Gn 3, 17), l’exclusion du jardin (cf. Gn 3, 23-24) jusqu’à conduire à l’expérience fratricide (cf. Gn 4, 1-16).

En même temps, les récits bibliques témoignent que dans cette création blessée, le germe de la promesse et la graine de l’espérance ont été plantés, car Dieu n’abandonne jamais l’œuvre de ses mains. Dans l’histoire du salut, il renouvelle sa proposition de « faire alliance » entre l’être humain et la terre, en réhabilitant, par le don de la Torah, la beauté de la création. Tout cela culmine dans la personne et dans la mission de Jésus. Tout en montrant de la compassion pour l’humanité et sa fragilité (cf. Mt 9, 35-36), il confirme la bonté de toutes les choses créées (cf. Mc 7, 14-15). Les prodiges accomplis sur les malades et sur la nature révèlent à la fois la providence du Père et la bonté de la création (cf. Mt 6, 9-15.25-34).

Le monde créé nous invite à louer la beauté et l’harmonie des créatures et du Créateur (cf. LS,n. 12). Comme le signale le Catéchisme de l’Église catholique, « chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres ». Dans leur être, les différentes créatures reflètent « un rayon de la sagesse et de la bonté infinie de Dieu » et de son amour (CEC, n. 339). « Le sol, l’eau (…) tout est caresse de Dieu » (LS,n. 84), chant divin dont les paroles sont constituées par « la multitude des créatures présentes dans l’univers », comme l’affirma Saint Jean-Paul II (Catéchèse, 30 janvier 2002). Quand une quelconque de ces créatures connaît l’extinction à cause de l’homme, elle ne peut plus chanter les louanges du Créateur (cf. LS,n. 33).

La providence du Père et la bonté de la création atteignent leur apogée dans le mystère de l’incarnation du Fils de Dieu, qui touche et étreint tous les contextes humains, mais surtout celui des plus pauvres. Le concile Vatican II mentionne cette proximité contextuelle par des termes comme adaptation et dialogue (cf. GS, nn. 4, 11 ; CD, n. 11 ; UR, n. 4 ; SC, n. 37sq.), et incarnation et solidarité (cf. GS, n. 32). Plus tard, surtout en Amérique latine, ces mots se traduisirent par option pour les pauvres et libération (Medellín 1968), participation et communautés de base (Puebla 1979), insertion et inculturation (cf. Saint-Domingue 1992), mission et service d’une Église samaritaine et avocate des pauvres (cf. DAp 2007).

Avec la mort et la résurrection de Jésus, le destin de l’humanité tout entière s’illumine, imprégné de la puissance de l’Esprit Saint, déjà évoquée dans la tradition sapientielle (cf. Sg 1, 7). Pâques porte à son accomplissement le projet d’une « création nouvelle » (cf. Ep 2, 15 ; 4, 24), révélant que le Christ est le Verbe créateur de Dieu (cf. Jn 1, 1-18) et que « tout a été créé par lui et pour lui » (Col 1, 16). « Pour la compréhension chrétienne de la réalité, le destin de toute la création passe par le mystère du Christ, qui est présent depuis l’origine de toutes choses » (LS,n. 99).

La tension entre le « déjà » et le « pas encore » concerne la famille humaine et le monde entier : « En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8, 19-22). Dans le mystère pascal du Christ, la création tout entière tend vers son accomplissement final, quand « les créatures de ce monde ne se présentent plus à nous comme une réalité purement naturelle, parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de plénitude. Même les fleurs des champs et les oiseaux, qu’émerveillé il a contemplés de ses yeux humains, sont maintenant remplis de sa présence lumineuse » (LS, n. 100).

8. Annoncer l’Évangile de Jésus en Amazonie : dimension sociale

La mission évangélisatrice a toujours un « contenu inévitablement social » (EG,n. 177). Croire en un Dieu Trine nous invite à avoir toujours présent à l’esprit « que nous avons été créés à l’image de la communion divine, pour laquelle nous ne pouvons nous réaliser ni nous sauver tout seuls » (EG,n. 178). En effet, « à partir du cœur de l’Évangile, nous reconnaissons la connexion intime entre évangélisation et promotion humaine » (EG,n. 178), entre l’acceptation et la transmission de l’amour divin. Ainsi, si nous acceptons l’amour de Dieu Père créateur qui nous a conféré une dignité infinie, l’amour du Dieu Fils qui nous a anoblis par sa rédemption, et l’amour de l’Esprit Saint qui pénètre et libère tous nos liens humains, nous ne pouvons communiquer cet amour trinitaire qu’en respectant et en favorisant la dignité, la noblesse et la liberté de chaque être humain dans toutes nos actions évangélisatrices (cf. EG,n. 178).

En d’autres termes, la tâche évangélisatrice consistant à recevoir et à transmettre l’amour de Dieu commence par le désir, la recherche et l’attention aux autres (cf. EG, n. 178). Par conséquent, évangéliser implique de s’engager avec nos frères et sœurs, améliorer la vie communautaire et ainsi « rendre présent dans le monde le Royaume de Dieu » (EG, n. 176), en mettant en œuvre par et pour tout le monde (cf. Mc 16, 15) non pas « une charité à la carte » (EG,n. 180), mais un véritable développement humain intégral, c’est-à-dire pour toutes les personnes et pour toute la personne (cf. PP, n. 14 et EG,n. 181). C’est ce qu’on appelle le « critère d’universalité » de la mission évangélisatrice, « pour mener les temps à leur plénitude, récapituler toutes choses dans le Christ, celles du ciel et celles de la terre (Ep 1, 10) (…) Toute la création signifie aussi tous les aspects de la nature humaine » (EG,n. 181), toutes ses relations.

Les récits bibliques de la création font déjà ressortir que l’existence humaine se caractérise par « trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, et avec la terre (…) les trois relations vitales ont été rompues, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Cette rupture est le péché » (LS,n. 66). La rédemption du Christ, qui a vaincu le péché, offre la possibilité d’harmoniser ces relations. La « mission de l’annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ », apporte ainsi l’espérance, non seulement dans la finalité de l’histoire, mais dans le cours même de l’histoire des peuples, en une histoire de valorisation et de recomposition de toutes les relations de notre existence (cf. EG,n. 181). Il s’ensuit que la mission évangélisatrice nous invite à œuvrer contre les inégalités sociales et le manque de solidarité, grâce à la promotion de la charité et de la justice, de la compassion et de l’attention aux autres, entre nous, certes, mais aussi envers les autres êtres, animaux et plantes, et envers toute la création. L’Église est appelée à accompagner et à partager la douleur du peuple amazonien et à collaborer à la guérison de ses blessures, en affirmant concrètement son identité d’Église samaritaine, selon l’expression des évêques latino-américains (cf. DAp, n. 26).

Cette dimension sociale – et même cosmique – de la mission évangélisatrice, est particulièrement importante en terre amazonienne, où l’interconnexion entre la vie humaine, les écosystèmes et la vie spirituelle fut et continue d’être très claire pour la grande majorité de ses habitants. La destruction est « un sillage de dilapidation et même de mort, pour toute la région (…) met en danger la vie de millions de personnes et particulièrement l’habitat des paysans et des indigènes » (DAp, n. 473). Ne pas veiller à la sauvegarde de la Maison commune « est une offense au Créateur, un attentat contre la biodiversité et, en définitive, contre la vie » (DAp, n. 125).

Par conséquent, comme nous l’a bien rappelé le pape François, la mission évangélisatrice ne peut pas « mutiler l’intégralité du message de l’Évangile » (EG,n. 39). Son intégralité harmonieuse, précisément, « exige de l’évangélisateur certaines attitudes qui aident à mieux accueillir l’annonce : proximité, ouverture au dialogue, patience, accueil cordial » (EG, n. 165) et, par-dessus tout, assumer et assimiler que « tout est lié » (LS, nn. 91, 117, 138, 240). Cela implique que l’évangélisateur doit encourager des projets de vie personnelle, sociale et culturelle grâce auxquels nous puissions nourrir l’intégralité de nos relations vitales avec les autres, avec la création et avec le Créateur. Cet appel a besoin d’écouter attentivement le cri commun des pauvres et de la terre (cf. LS,n. 49).

Aujourd’hui, le cri que l’Amazonie fait monter vers le Créateur, est semblable au cri du Peuple de Dieu en Égypte (cf. Ex 3, 7). C’est un cri contre l’esclavage et l’abandon, qui réclame la liberté et la protection de Dieu. C’est un cri qui désire ardemment la présence de Dieu, spécialement quand les peuples amazoniens, pour défendre leurs terres, se heurtent à la criminalisation de la protestation – aussi bien de la part des autorités que de l’opinion publique – ; ou quand ils sont témoins de la destruction de la forêt tropicale, qui constitue leur habitat millénaire ; ou quand les eaux de leurs rivières charrient des espèces de mort au lieu d’être des lieux de vie.

9. Annoncer l’Évangile de Jésus en Amazonie : dimension écologique

« Anticipé et grandissant parmi nous, le Royaume concerne tout » (EG,n. 181) et nous rappelle que « tout est lié dans le monde » (LS,n. 16), et que, par conséquent, le « principe de discernement » de l’évangélisation est lié à un processus intégral de développement humain (cf. EG,n. 181). Ce processus est caractérisé, comme l’explique Laudato si’(cf. nn. 137-142), par un paradigme relationnel dénommé écologie intégrale, qui regroupe les liens fondamentaux qui rendent possible un véritable développement.

Le premier degré d’articulation en vue d’un progrès authentique est un lien intrinsèque entre le social et l’environnemental. Étant donné que les êtres humains font partie des écosystèmes qui facilitent les relations qui donnent vie à notre planète, prendre soin d’eux – là où tout est lié – est fondamental pour promouvoir aussi bien la dignité de chaque individu que le bien commun de la société, aussi bien le progrès social que la sauvegarde de l’environnement.

En Amazonie, la notion d’écologie intégrale est une clef pour répondre au défi consistant à protéger l’immense richesse de sa biodiversité environnementale et culturelle. Du point de vue environnemental, l’Amazonie est non seulement « source de vie au cœur de l’Église » (Repam), mais aussi un poumon de la planète et un des sites de majeure biodiversité du monde (cf. LS,n. 38). En effet, le bassin amazonien possède la dernière grande forêt tropicale qui, à cause des interventions dont elle a souffert et dont elle souffre encore, constitue la plus grande superficie forestière sous les tropiques de notre Terre. Reconnaître le territoire amazonien comme bassin, au-delà des frontières des pays, facilite une vision intégrale de la région, essentielle pour la promotion d’un développement d’ensemble et d’une écologie intégrale.

D’un point de vue culturel, comme cela a été largement exposé dans la section précédente (Voir), l’Amazonie est particulièrement riche en raison des diverses cosmovisions ancestrales de ses populations. Ce patrimoine culturel, qui fait « partie de l’identité commune » de la région, est aussi « menacé » que son patrimoine environnemental (LS,n. 143). Les menaces proviennent – principalement – d’une « vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, [qui] tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité » (LS,n. 144).

En conséquence, le processus d’évangélisation de l’Église en Amazonie ne peut se désintéresser de ce qui peut encourager la sauvegarde du territoire (nature) et de ses peuples (cultures). C’est pourquoi il faut jeter des ponts qui puissent conjuguer les savoirs ancestraux et les connaissances contemporaines (cf. LS, nn. 143-146), en particulier ceux qui se réfèrent à la gestion durable du territoire et à un développement conforme aux systèmes de valeurs et aux cultures des populations qui habitent ce territoire et qui doivent être reconnues comme ses gardiens authentiques et même comme ses propriétaires.

Mais l’écologie intégrale est plus que la simple connexion entre le social et l’environnemental. Elle comporte la nécessité de promouvoir une harmonie personnelle, sociale et écologique, qui doit passer par une conversion personnelle, sociale et écologique (cf. LS,n. 210). L’écologie intégrale nous invite donc à une conversion intégrale. « Cela implique […] de reconnaître ses propres erreurs, péchés, vices ou négligences » et les omissions par lesquels nous « offensons la création de Dieu », et « se repentir de tout cœur » (LS,n. 218). Ce n’est que lorsque nous sommes conscients de la façon dont notre style de vie et notre manière de produire, de commercer, de consommer et d’éliminer affectent la vie de notre milieu et de nos sociétés, que nous pouvons alors entreprendre un changement de direction intégral.

Changer de cap ou se convertir intégralement ne se réduit pas à une conversion au niveau individuel. Une transformation profonde du cœur, exprimée par un changement de nos habitudes personnelles, est aussi nécessaire qu’une transformation structurelle, exprimée par un changement des habitudes sociales, des lois et des programmes économiques. Pour parvenir à réaliser ce changement radical dont l’Amazonie et la planète ont besoin, les processus d’évangélisation ont beaucoup à apporter, surtout en raison de la profondeur avec laquelle l’Esprit de Dieu pénètre la nature et les cœurs des personnes et des peuples.

10. Annoncer l’Évangile de Jésus en Amazonie: dimension sacramentelle

Alors que l’Église reconnaît la lourde hypothèque et le pouvoir du péché surtout sur la destruction sociale et environnementale, elle ne se décourage pas dans son cheminement commun avec le peuple amazonien et s’engage à vaincre la source du péché, soutenue par la grâce du Christ. Une vision ecclésiale contemplative et une pratique sacramentelle sont les clefs de l’évangélisation en Amazonie.

« L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée et dans le visage du pauvre » (LS,n. 233). Celui qui sait contempler « ce qu’il y a de bien dans les choses et dans les expériences du monde », découvre le lien intime de toutes ces choses et expériences avec Dieu (LS,n. 234). Voilà pourquoi la communauté chrétienne, spécialement en Amazonie, est invitée à voir la réalité avec un regard contemplatif lui permettant de saisir la présence et l’action de Dieu dans toute la création et dans toute l’histoire.

De plus, comme « les sacrements sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle », leurs célébrations sont une invitation permanente à « embrasser le monde à un niveau différent » (LS,n. 235). Par exemple, la célébration du baptême nous invite à considérer l’importance de l’« eau » comme source de vie, pas seulement comme instrument ou ressource matérielle, et responsabilise la communauté croyante pour qu’elle veille à cet élément comme don de Dieu pour toute la planète. Par ailleurs, puisque l’eau du baptême purifie le baptisé de tous ses péchés, sa célébration permet à la communauté chrétienne de concevoir la valeur de l’eau et « du fleuve » comme une source de purification, facilitant ainsi l’inculturation des rites relatifs à l’eau de la sagesse ancestrale des peuples amazoniens.

La célébration de l’Eucharistie nous invite à redécouvrir comment le « Seigneur, au sommet du mystère de l’Incarnation, a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière» (LS,n. 236). L’Eucharistie nous renvoie donc au « centre vital de l’univers », au foyer débordant d’amour et de vie inépuisables du « Fils incarné », présent sous les espèces du pain et du vin, fruit de la terre-vigne et du travail des hommes (cf. LS,n. 236). Dans l’Eucharistie, la communauté célèbre un amour cosmique, où les êtres humains, unis au Fils de Dieu incarné et à toute la création, rendent grâce à Dieu pour la vie nouvelle du Christ ressuscité (cf. LS,n. 236). De cette façon, l’Eucharistie constitue une communauté, une communauté pèlerine qui devient une « source de lumière et de motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement et elle nous invite à être gardiens de toute la création » (LS,n. 236). En même temps, le sang de tant d’hommes et de femmes qui a été versé, baignant les terres amazoniennes pour le bien de ses habitants et de ce territoire, s’unit au Sang du Christ, versé pour tous et pour toute la création.

11. Annoncer l’Évangile de Jésus en Amazonie: dimension ecclésiale et missionnaire

Dans l’Église en sortie (cf. EG, n. 46), « missionnaire par nature » (AG, n. 2 ; DAp, n. 347), tous les baptisés ont pour responsabilité d’être des disciples missionnaires, en s’impliquant de différentes façons et dans les divers milieux. En effet, une des richesses de la conscience magistérielle de l’Église est d’« annoncer en tout temps et en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne l’ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité humaine, dans la mesure où l’exigent les droits fondamentaux de la personne et le salut des âmes » (CEC, n. 2032 ; CIC, can. 747).

La louange de Dieu doit nécessairement être accompagnée de la pratique de la justice en faveur des pauvres. Comme le proclame le Psaume 146 (145) : « Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! Je veux louer le Seigneur tant que je vis […] le Dieu qui libère les captifs, qui donne du pain aux affamés, qui soutient la veuve et l’orphelin ». Cette mission exige la participation de tous et une vaste réflexion qui permette d’inclure les conditions historiques concrètes, tant sociales et environnementales qu’ecclésiales. En ce sens, une approche missionnaire en Amazonie nécessite plus que jamais un magistère ecclésial à l’écoute de l’Esprit Saint, qui garantit l’unité et la diversité. Cette unité dans la diversité, selon la tradition de l’Église est structurellement traversée par ce qu’on appelle le sensus fidei du Peuple de Dieu.

Le pape François a repris cet aspect souligné par le concile Vatican II (cf. LG, n. 12 ; DV, n. 10), en rappelant que : « Dans tous les baptisés, du premier au dernier, agit la force sanctificatrice de l’Esprit qui incite à évangéliser. Le Peuple de Dieu est saint à cause de cette onction que le rend infaillible in credendo. Cela signifie que quand il croit il ne se trompe pas…Dieu dote la totalité des fidèles d’un instinct de la foi – le sensus fidei – qui les aide à discerner ce qui vient réellement de Dieu » (EG,n. 119).

Ce discernement doit être accompagné par les pasteurs, en particulier par les évêques. En effet, conserver la Tradition ecclésiale, réalisée par tout le Peuple de Dieu, exige l’unité de ce Peuple avec ses pasteurs (cf. DV, n. 10) pour la lecture et le discernement des nouvelles réalités. C’est aux évêques, comme principe d’unité du Peuple de Dieu, (cf. LG, n. 23), qu’échoit la responsabilité de maintenir l’unité de la Tradition engendrée et basée sur les Saintes Écritures (cf. DV, n. 9).

Aussi, le sentiment religieux de l’Amazonie, comme exemple d’expression du sensus fidei, a besoin de l’accompagnement et de la présence des pasteurs (cf. EN, n. 48). Lorsque le pape François a rencontré les peuples d’Amazonie, à Puerto Maldonado, il a déclaré : « J’ai voulu venir vous rendre visite et vous écouter, afin que nous soyons unis dans le cœur de l’Église, afin de partager vos défis et de réaffirmer avec vous une option sincère pour la défense de la vie, pour la défense de la terre et pour la défense des cultures ». Pour leur part, les représentants des peuples présents, lui répondirent : « Nous venons écouter votre sainteté, pour être uni au pape au cœur de l’Église et participer à l’édification de cette Église pour qu’elle ait toujours plus un visage amazonien ». Dans cette écoute réciproque entre le pape (et les autorités ecclésiales) et les habitants de la population amazonienne, le sensus fidei du Peuple se nourrit, se renforce et grandit dans son être ecclésial : « Nous avons besoin de nous exercer à l’art de l’écoute, qui est plus que le fait d’entendre » (EG, n. 171).

L’Assemblée spéciale pour la Région panamazonienne exige un vaste exercice d’écoute réciproque, en particulier d’une écoute entre les fidèles et les autorités magistérielles de l’Église. Et l’un des points sur lequel doit porter cette écoute est la plainte « de milliers de (ses) communautés privées d’Eucharistie dominicale pendant de longues périodes » (DAp, n. 100). Nous sommes confiants que l’Église, enracinée dans ses dimensions synodale et missionnaire (cf. Pape François, Discours pour la commémoration du 50e anniversaire de l’institution du Synode des évêques,17 octobre 2015), pourra engendrer un processus d’écoute (voir-écouter), un processus de discernement (juger), afin de pouvoir répondre (agir) aux situations concrètes des peuples amazoniens.

3. Agir. Nouveaux chemins pour une église au visage amazonien

8 juin 2018, lineamenta pour le Synode sur l’Amazonie, « Nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale »

Secrétariat du Synode des évêques

12. Une Église au visage amazonien (3)

« Être Église c’est être Peuple de Dieu », incarné « dans les peuples de la terre » et dans leurs cultures (EG,n. 115). L’universalité ou catholicité de l’Église est donc enrichie par « la beauté de ce visage multiforme » (NMI,n. 40) des différentes manifestations des Églises particulières et de leurs cultures. Comme le souligna le pape François lors de sa rencontre avec les communautés amazoniennes à Puerto Maldonado : « Nous qui n’habitons pas ces terres, nous avons besoin de votre sagesse et de votre connaissance pour pouvoir pénétrer, sans le détruire, le trésor que renferme cette région. Et les paroles du Seigneur à Moïse résonnent : “Retire les sandales de tes pieds, car le sol que tu foules est une terre sainte” (Ex 3, 5) » (Fr. PM).

L’Église est appelée à approfondir son identité en fonction des réalités de son territoire et à croître dans sa spiritualité en écoutant la sagesse de ses peuples. Voilà pourquoi l’Assemblée Spéciale pour la Région panamazonienne est appelée à rechercher de nouveaux chemins pour faire s’épanouir le visage amazonien de l’Église et pour faire face aux situations d’injustice de la région, comme le néocolonialisme des industries d’extraction, les projets infrastructurels qui nuisent à sa biodiversité et l’imposition de modèles culturels et économiques étrangers à la vie des gens.

Ainsi, grâce à l’attention accordée au plan local et à la diversité des microstructures expérimentales de la région, l’Église se renforce comme contrepoids à la mondialisation et à la logique uniformisatrice encouragée par de nombreux moyens de communication et par un modèle économique qui ne respecte pas les peuples amazoniens ni leurs territoires.

Pour leur part, les Églises locales, qui sont également des Églises missionnaires, en sortie, trouvent à leurs périphéries des lieux privilégiés d’expérience évangélisatrice, car c’est là « où manquent le plus la lumière et la vie du Ressuscité » (EG,n. 30). C’est dans les périphéries que les missionnaires rencontrent les exclus, les fugitifs, les réfugiés, les désespérés, et donc Jésus-Christ crucifié et exalté, « qui a voulu s’identifier avec une tendresse spéciale aux plus faibles et aux plus pauvres » (DP, n. 196).

Durant la préparation du Synode, on cherchera à discerner des expériences pastorales locales, aussi bien positives que négatives, pouvant éclairer la définition de nouvelles lignes d’action.

13. Dimension prophétique

Face à la crise socio-environnementale actuelle, il est urgent de trouver des lumières d’orientation et d’action pour pouvoir mettre en œuvre une transformation des pratiques et des comportements.

Il faut absolument dépasser la myopie, l’immédiateté et les solutions à court terme. Il est nécessaire de se situer dans une perspective globale et de surmonter les intérêts propres et particuliers afin de pouvoir être responsables et d’œuvrer ensemble pour un projet commun et global.

« Tout est lié » est le point sur lequel le pape François a beaucoup insisté, pour dialoguer avec les racines spirituelles des grandes traditions religieuses et culturelles. Le besoin se fait sentir d’un consensus autour d’un minimum d’action commune : développement intégral et durable, tel que nous l’avons décrit dans les paragraphes précédents, qui inclut entre autres, l’élevage et l’agriculture durables, l’énergie propre, le respect des identités et des droits des peuples traditionnels, l’eau potable pour tous. Ces droits sont des thèmes fondamentaux souvent absents en Panamazonie.

Un équilibre doit être respecté et l’économie doit donner la priorité à une vocation pour une vie humaine digne. Cette relation équilibrée doit veiller à l’environnement et à la vie des plus vulnérables. « Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale » (LS,n. 139).

L’Encyclique Laudato si’(cf. n. 216 sq.) nous invite à une conversion écologique qui implique un style de vie nouveau. L’horizon est mis sur l’autre. Il faut pratiquer la solidarité globale et dépasser l’individualisme, ouvrir des chemins nouveaux de liberté, de vérité et de beauté. La conversion signifie nous libérer de l’obsession de la consommation. Acheter est un acte moral, pas seulement économique. La conversion écologique consiste à assumer la mystique de l’interconnexion et de l’interdépendance de toute la création. La gratuité s’impose dans nos attitudes quand nous concevons la vie comme don de Dieu. Vivre sa vie dans une solidarité communautaire suppose un changement de cœur.

Ce nouveau paradigme ouvre des perspectives de transformation personnelle et dans la société. La joie et la paix sont possibles lorsque nous ne sommes plus obsédés par la consommation. Le pape François affirme qu’une relation harmonieuse avec la nature nous permet une sobriété heureuse, la paix intérieure avec soi-même, en relation avec le bien commun, et une harmonie sereine qui implique de se contenter de ce qui est réellement nécessaire. C’est quelque chose que les cultures occidentales peuvent et même devraient apprendre des cultures traditionnelles amazoniennes et d’autres territoires et communautés de la planète. Ces peuples, « ont beaucoup à nous enseigner » (EG,n. 198). Grâce à leur amour de la terre et à leur relation avec les écosystèmes, ils connaissent le Dieu Créateur, source de vie. Eux, « par leurs propres souffrances, ils connaissent le Christ souffrant » (EG,n. 198). À travers leur conception de la vie sociale en dialogue, ils sont mus par l’Esprit Saint. C’est pourquoi le pape François a souligné qu’il « est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par eux » et par leurs cultures, et que le devoir de la nouvelle évangélisation implique de « prêter notre voix à leurs causes, mais [nous sommes aussi appelés] à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux » (EG,n. 198). Leurs enseignements pourraient, par conséquent, indiquer la voie des priorités des nouveaux chemins de l’Église en Amazonie.

14. Ministères aux visages amazoniens

À travers de multiples rencontres régionales en Amazonie, l’Église catholique a acquis plus profondément la conscience que son universalité s’incarne dans l’histoire et dans les cultures locales. C’est de cette façon que se manifeste et agit l’Église du Christ, une, sainte, catholique et apostolique (cf. CD, n. 11). Grâce à cette conscience, aujourd’hui l’Église tourne son regard sur l’Amazonie, avec une vision d’ensemble qui lui permet de découvrir les grands défis sociopolitiques, économiques et ecclésiaux qui menacent cette région, mais sans perdre son espérance en la présence de Dieu, alimentée par la créativité et la persévérance tenace de ses habitants.

Ces dernières décennies, et grâce à l’importante impulsion donnée par le Document d’Aparecida, l’Église d’Amazonie a su reconnaître qu’en raison des immenses extensions territoriales, de la grande diversité de ses peuples et des transformations rapides sur les plans socioéconomiques, sa pastorale n’a connu qu’une présence précaire. Une présence plus importante était (et continue d’être) nécessaire, afin d’essayer de répondre à tout ce qui est spécifique dans cette région à partir des valeurs de l’Évangile, en reconnaissant, entre autres, l’immense extension géographique, les nombreuses voies d’accès difficile, la grande diversité culturelle et la forte influence des intérêts nationaux et internationaux en quête d’un enrichissement économique facile en exploitant les ressources de cette région. Une mission incarnée implique de repenser la faible présence de l’Église par rapport à l’immensité du territoire et à sa diversité culturelle.

L’Église au visage amazonien doit « chercher un modèle de développement alternatif, intégral et solidaire, basé sur une éthique qui inclut la responsabilité pour une authentique écologie naturelle et humaine qui s’appuie sur l’Évangile de justice, sur la solidarité et sur la destinée universelle des biens et qui dépasse la logique utilitariste et individualiste qui ne soumet pas à des critères éthiques, les pouvoirs économiques et technologiques » (DAp, n. 474 c). Il faut donc encourager l’ensemble du Peuple de Dieu, participant à la mission du Christ, Prêtre, Prophète et Roi (cf. LG, n. 9), à ne pas rester indifférent aux injustices de la région afin de pouvoir découvrir, en restant à l’écoute de l’Esprit, les nouveaux chemins désirés.

Ces nouveaux chemins pour la pastorale de l’Amazonie exigent de « relancer la mission de l’Église » (cf. DAp, n. 11) sur ce territoire et d’approfondir le « processus d’inculturation » (EG,n. 126) qui exige que l’Église en Amazonie fasse des propositions « courageuses », ce qui suppose d’avoir de l’« audace » et de « ne pas avoir peur », comme nous le demande le pape François. Le profil prophétique de l’Église se manifeste aujourd’hui à travers son profil ministériel de participation, capable de faire des peuples indigènes et des communautés amazoniennes ses « principaux interlocuteurs » (LS,n. 146) sous tous les aspects pastoraux et socio-environnementaux sur le territoire. Pour passer d’une présence précaire à une présence plus large et incarnée, il faut établir une hiérarchie des urgences en Amazonie. Le document d’Aparecida mentionne le besoin d’une « cohérence eucharistique » (DAp, n. 436) pour la région amazonienne, à savoir que non seulement tous les baptisés puissent participer à la messe dominicale, mais que puissent aussi grandir des cieux nouveaux et une terre nouvelle comme anticipation du Royaume de Dieu en Amazonie.

En ce sens, le concile Vatican II nous rappelle que le Peuple de Dieu tout entier participer au sacerdoce du Christ, même s’il faut distinguer le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel (cf. LG, n. 10). D’où l’urgence d’évaluer et de repenser les ministères nécessaires aujourd’hui pour répondre aux objectifs d’« une Église avec un visage amazonien et une Église avec un visage indigène » (Fr. PM). Une priorité est de préciser les contenus, les méthodes et les comportements en vue d’une pastorale inculturée, capable de répondre aux grands défis de ce territoire. Une autre est de proposer de nouveaux ministères et services pour les différents agents pastoraux qui correspondent aux tâches et aux responsabilités de la communauté. Dans cette ligne, il convient de discerner le type de ministère officiel qui peut être conféré aux femmes, en tenant compte du rôle central joué aujourd’hui par les femmes dans l’Église amazonienne. Il est également nécessaire de promouvoir le clergé autochtone et natif de ce territoire, en affirmant son identité culturelle propre et ses valeurs. Enfin, il faut repenser de nouveaux chemins pour que le Peuple de Dieu ait plus fréquemment un meilleur accès à l’Eucharistie, centre de la vie chrétienne (cf. DAp, n. 251).

15. Nouveaux chemins

Dans le processus consistant à penser une Église au visage amazonien, nous rêvons de poser les pieds sur la terre de nos ancêtres et, les yeux ouverts, nous imaginons comment sera l’Église à partir de l’expérience de la diversité culturelle des peuples. Les nouveaux chemins auront une incidence sur les ministères, la liturgie et la théologie (théologie indienne) (4).

L’Église est arrivée jusqu’à ces peuples en étant mue par le mandat de Jésus et par la fidélité à son Évangile. Aujourd’hui, il faut découvrir « avec joie et respect les semences du Verbe qui se trouvent cachées » (AG, n. 11) dans cette région.

L’ensemble du Peuple de Dieu, avec ses évêques et ses prêtres, ses religieux et ses religieuses, ses missionnaires hommes et femmes et ses laïcs, est appelé à entrer, le cœur grand ouvert, dans ce nouveau chemin ecclésial. Tous sont appelés à vivre avec les communautés et à s’engager pour défendre leurs vies, les aimer et aimer leurs cultures. Les missionnaires autochtones et ceux qui viennent de l’extérieur doivent cultiver une spiritualité de contemplation et de gratuité, sentir avec le cœur et voir avec les yeux de Dieu les peuples amazoniens et indigènes.

Une spiritualité pratique, en ayant les pieds sur terre, offre la possibilité de trouver la joie et le goût de vivre avec les peuples amazoniens et de pouvoir ainsi mettre en valeur leurs richesses culturelles dans lesquelles Dieu a semé les germes de la Bonne Nouvelle. Nous devons aussi être capables de percevoir les choses qui sont présentes dans les cultures et qui, du fait de l’histoire, ont besoin de purification, et de travailler pour la conversion individuelle et communautaire, en cultivant le dialogue aux différents niveaux. La spiritualité prophétique et du martyre nous lient davantage encore à la vie des peuples et à leurs histoires passées, ainsi qu’à leur présent, tout en regardant en avant pour écrire une nouvelle histoire.

Comme Église, nous sommes appelés à renforcer la participation active des peuples : nous avons besoin d’une spiritualité interculturelle qui nous aide à interagir avec la diversité des peuples et leurs traditions. Nous devons unir nos forces pour prendre soin ensemble de notre Maison Commune.

Cela exige une spiritualité de communion entre les missionnaires autochtones et ceux qui viennent de l’extérieur, pour apprendre ensemble à accompagner les personnes, en écoutant leurs histoires, en participant à leurs projets de vie, en partageant leur spiritualité et en faisant nôtres leurs luttes. Une spiritualité dans le style de Jésus : simple, humaine, en dialogue, samaritaine, qui permette de célébrer la vie, la liturgie, l’Eucharistie, les fêtes, en respectant toujours les rythmes propres à chaque peuple.

Animer une Église au visage amazonien implique, pour les missionnaires, la capacité de découvrir les semences et les fruits du Verbe déjà présents dans la cosmovision de ses peuples. C’est pourquoi une présence stable est nécessaire, avec la connaissance de la langue autochtone, de sa culture et de son expérience spirituelle. Ce n’est qu’ainsi que l’Église rendra la vie du Christ présente chez ces peuples.

Pour finir, en reprenant les paroles du pape François, nous désirons « demander, s’il vous plaît, à tous ceux qui occupent des rôles de responsabilité dans le domaine économique, politique ou social, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté : nous sommes “gardiens ” de la création, du dessein de Dieu inscrit dans la nature, gardiens de l’autre, de l’environnement ; ne permettons pas que des signes de destruction et de mort accompagnent la marche de notre monde ! » (Homélie de la Messe solennelle d’inauguration du Pontificat, 19 mars 2013).

En outre, nous aimerions demander aux peuples d’Amazonie : « Aidez vos évêques, aidez vos missionnaires, afin qu’ils se fassent l’un d’entre vous, et ainsi en dialoguant ensemble, vous pourrez façonner une Église avec un visage amazonien et une Église avec un visage indigène. C’est dans cet esprit que j’ai convoqué, pour l’année 2019, le Synode pour l’Amazonie » (Fr. PM).

***

Sigles et abréviations

AG : Concile œcuménique Vatican II, Décret Ad Gentes, sur l’activité missionnaire de l’Église (7 décembre 1965).

CEC : Catéchisme de l’Église Catholique (11 octobre 1992).

CIC : Codex Iuris Canonici – Code de Droit canonique (25 janvier 1983).

CD : Concile œcuménique Vatican II, Décret Christus Dominus sur le ministère pastoral des évêques (28 octobre 1965).

DAp : Document d’Aparecida. Texte final de la Ve Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, 2007.

DP : Document de Puebla. IIIe Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, 1979.

DSD : Document de Saint-Domingue. IVe Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, 1992.

DSF : Pape Jean-Paul II, Discours à la communauté catholique de l’île de Gorée (Sénégal, 22 février 1992, n. 3) – DC 1992, n. 2047, p. 324-325 ; Message aux Afro-américains, Saint-Domingue (12 octobre 1992, n. 2) – DC 1992, n. 2061, p. 1036-1038.

DV : Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine (18 novembre 1965).

EG : Pape François, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium (24 novembre 2013) ; DC 2014, n. 2513, p. 6-83.

EN : Pape Paul VI, Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi (8 décembre 1975) ; DC 1976, n. 1689, p. 1-22.

Fr. PM : Pape François, Discours à Puerto Maldonado (Pérou), Rencontre avec les populations de l’Amazonie (19 janvier 2018) ; DC 2018, n. 2530, p. 24-27.

Fr. EP : Pape François, Salut lors de la rencontre avec la population de Puerto Maldonado (19 janvier 2018).

Fr. FPI : Pape François, Discours aux participants au IIIe Forum des peuples indigènes (15 février 2017).

GS : Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et Spes sur l’Église dans le monde de ce temps (7 décembre 1965).

LG : Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium sur l’Église (21 novembre 1964).

LS : Pape François, Lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune, Laudato si’ (24 mai 2015) ; DC 2015, n. 2519, p. 5-71.

NMI : Pape Jean-Paul II, Exhortation apostolique Novo Millennio Ineunte (6 janvier 2001) ; DC 2001, n. 2240, p. 69-89.

Panam : Panamazonía : fuente de vida en el corazón de la Iglesia, Document de la Red Eclesial Panamazónica (Repam). Novembre 2014.

PIAV : Peuples Indigènes en Isolement Volontaire.

PO : Concile œcuménique Vatican II, Décret Presbyterorum Ordinis, sur le ministère et la vie des prêtres (7 décembre 1965).

PP : Pape Paul VI, Lettre encyclique Populorum Progressio sur le développement des peuples (26 mars 1967) ; DC 1967, n. 1492, col. 673-704.

Repam : Réseau Ecclésial Panamazonien

Repam 2 : Rapport exécutif de la Réunion de Fondation du Réseau Ecclésial Panamazonien (12 septembre 2014, Brasilia CNBB).

(3) Source : Repam. Rencontre « Une Église au visage amazonien et indigène », Quito, Équateur, 28-30.11. 2017.

(4) cf. Celam, VIe Symposium de Théologie indienne (Asuncíon, Paraguay, 18-23.09.2017).

Questionnaire

8 juin 2018, lineamenta pour le Synode sur l’Amazonie, « Nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale »

Secrétariat du Synode des évêques

La finalité de ce questionnaire est d’écouter l’Église de Dieu quant aux « nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale » en Amazonie. L’Esprit parle à travers l’ensemble du Peuple de Dieu. En l’écoutant, on peut ainsi connaître les défis, les espoirs, les propositions et reconnaître les nouveaux chemins que Dieu demande à l’Église sur ce territoire. Ce questionnaire s’adresse aux pasteurs afin qu’ils répondent en consultant le Peuple de Dieu. Pour cela, ils sont encouragés à trouver les moyens les plus appropriés selon leurs réalités locales spécifiques. Le questionnaire est divisé en trois parties qui correspondent aux différentes sections du Document préparatoire : voir, discerner-juger, agir.

Première partie

1. Quels sont les problèmes les plus importants dans votre communauté ? les menaces et les difficultés contre la vie, le territoire et la culture ?

2. À la lumière de l’Encyclique Laudato si’, comment se configurent la biodiversité et la socio-diversité sur votre territoire ?

3. Dans quelle mesure ces diversités ont-elles ou non une incidence sur votre travail pastoral ?

4. À la lumière des valeurs de l’Évangile, quel type de société devons-nous promouvoir et de quels moyens disposons-nous pour cela, en tenant compte du monde rural et du monde urbain et de leurs différences sociales et culturelles ?

5. Étant donné l’énorme richesse de leur identité culturelle, quelles sont les contributions, les aspirations et les défis des peuples amazoniens par rapport à l’Église et au monde ?

6. De quelle manière ces contributions peuvent-elles être intégrées dans une Église au visage amazonien ?

7. Comme l’Église doit-elle accompagner les processus d’organisation de leurs peuples en respectant leur identité, la défense de leurs territoires et leurs droits dans une pastorale intégrale ?

8. Quelles devraient être les réponses de l’Église aux défis de la pastorale urbaine en territoire amazonien ?

9. S’il existe sur votre territoire des Peuples Autochtones en Isolement Volontaire (PIAV) : quelle devrait être l’action de l’Église pour défendre leur vie et leurs droits ?

Deuxième partie

1. Quelle espérance offre la présence de l’Église aux communautés amazoniennes pour leur vie, leur territoire et leur culture ?

2. Comment œuvrer en faveur d’une écologie intégrale, c’est-à-dire environnementale, économique, sociale, culturelle et celle de la vie quotidienne (cf. LS 137-162) en Amazonie ?

3. Dans le contexte de votre Église locale, de quelle manière Jésus est-il Bonne Nouvelle dans la vie de la famille, de la communauté et de la société amazonienne ?

4. Comment la communauté chrétienne peut-elle répondre aux situations d’injustice, de pauvreté, d’inégalité, de violence (drogue, traite des êtres humains, violence faite aux femmes, exploitation sexuelle, discrimination des peuples indigènes et des migrants, entre autres) et d’exclusion en Amazonie ?

5. Quels sont les éléments propres aux identités culturelles qui peuvent faciliter l’annonce de l’Évangile dans la nouveauté du mystère de Jésus ?

6. Quels chemins peut-on suivre pour inculturer notre pratique sacramentelle dans l’expérience vécue des peuples indigènes ?

7. Comment la communauté des croyants, qui est « missionnaire par nature », participe-t-elle, et de façon spécifique, au magistère concret et quotidien de l’Église en Amazonie ?

Troisième partie

1. De quelle Église rêvons-nous pour l’Amazonie ?

2. Comment imaginez-vous une Église en sortie et avec un visage amazonien ? Quelles devraient être ses caractéristiques ?

3. Y a-t-il des espaces d’expression autonome et de participation active dans la pratique liturgique de vos communautés ?

4. Un des grands défis en Amazonie demeure l’impossibilité de célébrer l’Eucharistie fréquemment et partout ? Comment peut-on y répondre ?

5. Comment reconnaître et mettre en valeur le rôle des laïcs dans les différents domaines pastoraux (catéchèse, liturgie et charité) ?

6. Quel rôle les laïcs doivent-ils jouer dans les différents milieux socio-environnementaux sur ce territoire ?

7. Quelles doivent être les caractéristiques de l’annonce et de la dénonciation prophétique en Amazonie ?

8. Quelles doivent être les caractéristiques des personnes qui portent l’annonce de la Bonne Nouvelle en Amazonie ?

9. Quels sont les services et les ministères au visage amazonien dans votre juridiction ecclésiastique ; et quelles sont leurs caractéristiques ?

10. Quels sont les services et les ministères au visage amazonien qui, selon vous, mériteraient d’être créés ou encouragés ?

11. De quelle manière la vie consacrée peut-elle contribuer, grâce à ses charismes, à l’édification d’une Église au visage amazonien ?

12. Le rôle des femmes dans nos communautés est de la plus haute importance : comment le reconnaître et comment le mettre en valeur dans l’horizon des nouveaux chemins ?

13. Comment s’intègre et comment peut contribuer la religiosité populaire, en particulier la dévotion mariale, aux nouveaux chemins de l’Église en Amazonie ?

14. Quelle pourrait être la contribution des moyens de communication pour aider à l’édification d’une Église au visage amazonien ?

DL

Source : La Croix, le 08/06/2018

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