CREATION – Avec le patriarche, l’écologie vécue rencontre l’écologie célébrée.

† Bartholomée par la grâce de Dieu archevêque de Constantinople, Nouvelle Rome, et patriarche œcuménique que la grâce, la paix et la miséricorde de notre Seigneur, Dieu et Sauveur Jésus-Christ, auteur de toute la création, soient avec tout le plérôme de l’Église

Frères et enfants bien-aimés dans le Seigneur,

Par la grâce et la volonté de Dieu, il y a trente années aujourd’hui que la sainte Grande Église du Christ a consacré la fête de l’Indiction et premier jour du calendrier ecclésiastique comme « Journée de protection de l’environnement ».

Petit rappel historique : c’est le patriarche Dimitrios, puis son successeur, Bartholomée, qui avait initié cette pratique, au point que l’actuel patriarche de Constantinople a été surnommé un temps de « patriarche vert ».

Autre rappel, la fête de l’Indiction, dans la tradition orthodoxe, a pour racine la pratique ancienne du calendrier romain qui avait pour « limite » cette date, marquant ainsi le début de l’année. Du coup, les empereurs profitaient de cette période pour prélever l’impôt, à la fin des récoltes engrangées durant l’été et avant le démarrage d’un nouveau cycle agricole. Dans la tradition juive, cette étape de l’année est marquée par la fête des Trompettes (Septième mois, premier jour), comme une sainte convocation à l’offrande des sacrifices rituels (Lev 23, 24-25). Dans la tradition chrétienne orthodoxe, ce jour de l’Indiction est aussi lié au début du ministère du Christ, puisqu’y est lu son intervention dans la synagogue où il prend à son compte le passage d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a oint. Il m’a envoyé pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, pour proclamer une année de grâce du Seigneur. » (Luc 4:18). La fête de l’Indiction ouvre aussi un premier cycle liturgique, qui laissera la place, à partir de la Pentecôte, à un deuxième, tourné davantage vers le temps du Royaume.

Cette initiative bénie a porté de nombreux fruits. Nous nous sommes adressés non seulement aux fidèles orthodoxes, non seulement aux chrétiens ou aux représentants d’autres religions, mais aussi à des personnalités politiques, à des spécialistes de l’environnement et à d’autres scientifiques, aux intellectuels et à toute personne de bonne volonté, demandant leur contribution.

Le patriarche Bartholomée a, en effet, organisé plusieurs colloques, notamment autour de l’enjeu des grands fleuves du monde, invitant des experts et des intervenants de nombreux domaines différents. Ces neufs rencontres interdisciplinaires se sont déroulés entre 1995 et 2018, en Méditerrannée, en Mer Noire, sur le Danube, en Arctique, sur le Mississippi et dans les îles Saroniques.

Les actions environnementales du Patriarcat œcuménique ont incité la théologie à mettre l’accent sur la vérité de l’anthropologie et cosmologie chrétienne, sur la conception et utilisation eucharistique de la Création et sur l’esprit de l’ascétisme orthodoxe, en tant que base pour comprendre les causes du problème écologique et y faire face.

Anthropologie et cosmologie, liturgie et eucharistie, vie ascétique : ce sont par ces angles théologiques et pratiques que l’orthodoxie grecque aborde les défis de l’écologie actuelle.

La bibliographie concernant l’écologie théologique ou la théologie écologique est très riche ; dans son ensemble, elle constitue un remarquable témoignage orthodoxe destiné à relever les défis majeurs auxquels l’humanité contemporaine et la vie sur terre sont confrontées. L’examen soutenu du problème écologique, des dimensions et retombées cosmologiques du péché – ce « renversement de valeurs » aliénant pour l’homme – a montré que les problèmes environnementaux et sociaux sont associés et qu’il faut en faire une approche commune. S’engager pour la protection de l’intégrité de la création et pour la justice sociale sont des actions interdépendantes et indissociables.

Ecologie environnementale et sociale sont inséparables, puisque l’origine théologique des difficultés rencontrées est la même, dans le rapport faussé qu’introduit le péché dans le coeur de tout homme.

L’intérêt que le Patriarcat œcuménique porte à la protection de la Création n’a pas été suscité en tant que réaction à la crise écologique contemporaine, il n’en est pas issu.

Cette petite précision montre la prudence de l’approche orthodoxe. Comme si les évènements du monde ne pouvaient pas être l’occasion d’un approfondissement des théologies. Comme si les crises étaient déjà toutes « pensées » et comprises à l’avance à partir d’une théologie complète et immuable.

C’était simplement le prétexte et l’occasion pour que l’Église exprime, développe, proclame et mette en relief ses principes écophiles.

Des principes écophiles ? Il est indéniable que les traditions chrétiennes ont de nombreux atouts pour rappeler le respect du vivant, de la Création et des créatures. Pour autant, l’humilité nous pousse à reconnaître que ces atouts n’ont pas été beaucoup mis en avant au fil des décennies où la crise écologique contemporaine émergeait.

La sollicitude stable de l’Église envers l’environnement naturel a pour fondement son identité ecclésiologique elle-même et sa théologie. Le respect et la protection de la création font partie intégrante de notre foi, constituent le fond de notre vie dans l’Église et en tant qu’Église. La vie même de l’Église est synonyme d’« écologie vécue », de respect réel et de soin de la création, source de ses actions écologiques. Fondamentalement, l’intérêt que l’Église porte à la protection de la création est un prolongement de la divine Eucharistie, dans toutes les dimensions du rapport qui la lie au monde. La vie liturgique de l’Église, sa morale ascétique, sa diaconie pastorale, le vécu fait de croix et de résurrection des fidèles, le désir inassouvi d’éternité, bref tout cela constitue une communauté de personnes pour laquelle la réalité naturelle n’est pas un objet matériel servant à satisfaire les besoins de l’individu et de l’humanité. C’est un acte, un fait, un ouvrage du Dieu personnel, lequel nous invite à le respecter et le protéger, en nous « associant à son œuvre », en devenant « gérants », « gardiens » et « officiants » de la création, à cultiver une relation eucharistique avec celle-ci.

On aimerait être aussi serein que le patriarche orthodoxe. Certes le respect de la Création est bien au coeur de la vie spirituelle chrétienne. Mais pourquoi dans les milieux chrétiens, même orthodoxes, cela se résume t-il si souvent à des formules et bien peu à des pratiques ?

Dans la vie de l’Église, le souci pour l’environnement naturel n’est pas une activité supplémentaire, mais une manifestation essentielle de celle-ci. Dépourvu de caractère séculier, il est purement ecclésial ; c’est un « service liturgique ». Toutes les initiatives et actions de l’Église sont de l’« écologie appliquée ». Dans cet esprit, l’écologie théologique ne consiste pas uniquement à développer une sensibilité écologique ni à résoudre les problèmes environnementaux sur la base des principes de l’anthropologie et cosmologie chrétienne. Elle s’étend aussi au renouveau en Christ de la création tout entière, telle que celle-ci est réalisée et vécue dans la divine Eucharistie, en tant qu’image et avant-goût de l’accomplissement eschatologique de la divine Économie dans la plénitude et lumière doxologique du Règne de Dieu.

Ecologie appliquée et renouveau christologique : on l’aura compris, dans la tradition orthodoxe, les évènements du monde ne sont que des révélateurs d’une foi célébrée à temps et à contre temps. L’engagement auquel les chrétiens sont désormais appelés pour lutter contre les effets de la crise écologique a pour moteur, l’espérance chrétienne et une vision du monde qui sait aussi penser la fin de toutes choses (eschatologie).

Vénérables frères et enfants bien-aimés dans le Seigneur,

Le problème écologique révèle que notre monde constitue une unité, que nos problèmes sont universels et communs à tous. Pour faire face aux dangers, il faut, de toute part, se mobiliser, converger, faire route et agir ensemble. Il est inconcevable que tout en connaissant la gravité du problème, l’humanité continue à se comporter comme si elle n’en était pas au courant. Au cours des dernières décennies, le modèle de développement économique dominant dans le contexte de la globalisation avec, en plus, le fétischisme des indices économiques et la maximalisation du profit, a aggravé les problèmes écologiques et sociaux. Pourtant, d’aucuns sont d’avis qu’« il n’y a pas d’alternative » et que ne pas se conformer au déterminisme de l’économie conduirait à des situations sociales et économiques incontrôlables. Ce faisant, on ignore et on discrédite les formes de développement alternatives, ainsi que la force de la solidarité sociale et de la justice.

Ah, ben voilà, on y arrive !! Voilà une belle et franche critique de la mondialisation marchande en cours et de l’économie néo-libérale qui l’alimente. Il est possible et nécessaire de s’opposer à ces idéologies dominantes, pour accompagner des « formes de développement alternatives ».

Pour notre part, nous devons nous engager davantage pour mettre en œuvre notre foi en en tirant les conséquences écologiques et sociales. Notons un fait significatif : nos archevêchés et diocèses métropolitains, plusieurs paroisses et monastères ont pris des initiatives écologiques et adopté des pratiques destinées à protéger l’environnement, et ont mis sur pied des programmes d’éducation environnementale. Il faut mettre l’accent sur l’éducation en Christ de la jeunesse, pour en faire un lieu de culture et de développement de morale écologique et de solidarité. L’enfance et l’adolescence sont des périodes de la vie humaine particulièrement propices à la sensibilisation écologique et sociale. Conscient de l’importance de l’éducation écologique, poursuivant la série des séminaires organisés en la matière, le Patriarcat œcuménique a consacré la Troisième « Conférence internationale de Halki pour la théologie et l’écologie », organisée en son siège (13 mai – 4 juin 2019) au thème de l’intégration dans les programmes des Facultés théologiques des cours et des programmes relatifs à l’écologie et à l’éducation écologique. La solution des problèmes majeurs s’avère impossible sans une orientation spirituelle.

Le patriarche évoque des initiatives déjà en cours au sein des communautés orthodoxes grecques. Il serait bon que le patriarcat les fasse davantage connaître. Il souligne aussi l’outil éducatif comme déterminant pour l’avenir. Quand à la Conférence de Halki, voir plus bas.

En concluant la présente, nous souhaitons à tous une année ecclésiastique bonne et bénie, riche en ouvrages agréables à Dieu ; par ailleurs, nous appelons tous les enfants de lumière de l’Église Mère à prier pour l’intégrité de la Création ; à vivre de manière amicale à l’environnement et au prochain dans toutes les dimensions de leur vie ; à lutter pour la protection de l’environnement naturel et pour la promotion de la paix et de la justice ; à proclamer une fois de plus la vérité qu’il n’y a pas de véritable progrès, lorsqu’on porte atteinte à la Création « très bonne » et à l’être humain créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Ce faisant, nous invoquons sur vous, par l’intercession de la toute-Sainte Mère de Dieu Pammakaristos, la grâce dispensatrice de vie et l’infinie miséricorde du Créateur et Protecteur de toute la création.

1er septembre 2019

† Bartholomée de Constantinople, votre fervent intercesseur devant Dieu.

NOTE : Du 31 mai au 4 juin 2019, le troisième sommet de Halki organisé par le patriarche Bartholomée a eu lieu. Invitant une cinquantaine de représentants d’une quarantaine d’institutions, divers séminaires et écoles théologiques à travers le monde, il a proposé de travailler sur le thème « Formation théologique et attention écologique ». Des théologies orthodoxes, catholiques et protestants ont pris la parole, pour aider le patriarcat à avancer dans la formation à la conscience écologique et au soin de la terre. ce troisième sommet a donc été moins un espace de dialogue avec des activités, des scientifiques, des représentants du monde économique etc., étant surtout mobilisé autour des défis éducatifs au sein des Eglises mêmes. A préciser aussi que la rencontre n’a pas eu lieu sur l’île de Halki (où se trouve l’ancien séminaire orthodoxe que les autorités turques ne veulent pas voir réouvrir) mais dans un hôtel d’Istanboul.

Le premier sommet avait eu lien en juin 2012 (Responsabilité globale et durabilité environnementale), le deuxième en juin 2015 (dialogues sur l’environnement, la littérature et les arts)

 

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