LOURDES – L’espérance chrétienne, entre l’inéluctable et l’irréversible

2019 INITIATIVE Aomori Contemporary Art Center 2003Au terme de la rencontre des évêques, le discours de clôture du président de la CEF a évoqué le questionnement écologique. On a bien l’impression qu’à la tête de la CEF (au moins) un cap a été franchi.

En voici l’extrait principal, suivi de plusieurs vidéos qui donnent bien l’esprit de ce qui s’est vécu durant ces deux jours à Lourdes.

Chers Frères dans l’épiscopat, (…)

Servir le renouvellement de l’Église

Le Seigneur Jésus nous appelle à ce travail de vérité. Nous le devons à l’Église entière. Nous le devons à l’humanité. Nous le devons aux jeunes. L’Église doit regagner de la crédibilité pour faire entendre aux générations présentes et à venir que la sexualité est une chose redoutable sans doute mais belle et bonne aussi, humanisante, si on veut bien apprendre à ne pas s’en laisser posséder mais à l’intégrer patiemment dans la construction de sa personnalité pour devenir capable de relations fortes et durables et fécondes. Nous devons ce travail de vérité aussi aux prêtres de nos diocèses et aux autres prêtres, engagés pour suivre le Christ en servant son Église dans le célibat pour le Royaume. Ils apportent autour d’eux, nous en sommes témoins, de la paix, de la joie, de l’espérance. Les temps que nous vivons nous obligent à vivre une profonde transformation pastorale. Elle se joue différemment dans chaque diocèse mais elle est nécessaire partout. Elle nous offre l’opportunité d’un renouvellement de la relation pastorale des prêtres avec l’ensemble des baptisés : nous nous en réjouissons parce que nous pouvons y gagner d’être davantage fidèles au Christ. Configurés au Christ-Tête de son Corps, nous ne nous soucions pas de défendre quelque image que ce soit du sacerdoce, mais nous cherchons ensemble comment obéir au Christ et vivre en vérité l’autorité qu’il nous donne comme un service. Évêques, prêtres et diacres, ministres de l’Église, nous sommes conscients qu’il ne suffit pas de nous payer de mots en nous présentant comme des serviteurs ; nous devons apprendre chaque jour à l’être davantage en vérité.

Un grand travail est engagé dans l’Église entière, sous les deux mots de synodalité et de collégialité. Le pape François nous invite à mettre la synodalité en œuvre à tous les niveaux de la vie ecclésiale. Nous, évêques, nous réjouissons que les mouvements, associations, services et autres groupes liés à l’Église et en qui s’expriment certains aspects de sa vitalité, apprennent à s’estimer et travaillent ensemble pour que leurs modes d’organisation, de décision, de contrôle, d’échanges évitent toute forme de confiscation du pouvoir et contribuent pleinement à édifier l’Église comme unité dans la diversité. Ils nous aident et nous aiderons ainsi à accomplir ce travail dans toutes les dimensions de la vie concrète de l’Église. Samedi, le Seigneur a proclamé pour nous : « Détruisez ce sanctuaire et, en trois jours, je le rebâtirai » (Jn 2, 19). Cette espérance est notre force, une grande promesse pour l’Église.

Synodalité et collégialité

Vous qui écoutez ces réflexions, peut-être vous semblent-elles graves, voire presque lugubres. Sachez cependant que l’atmosphère de notre assemblée a été plutôt à la joie. Si le bouleversement de la conversion fait toujours un peu peur, il rend aussi joyeux, puisqu’il ne s’agit pas de se laisser aller vers la mort mais vers une vie plus pleine en se laissant approcher davantage par le Seigneur qui vient et en allant vers lui d’un pas plus décidé. Un facteur de joie a d’ailleurs été la présence parmi nous, pendant deux jours, de deux bébés.

Nous avons en effet, commencé notre assemblée par 36 heures où chaque évêque était accompagné de deux invités de son diocèse. Ensemble, nous avons regardé en face ce que l’on peut appeler la contrainte écologique, la menace écologique, mais que nos intervenants nous ont aidé à voir plutôt comme l’opportunité écologique. Nous sommes heureux d’avoir vécu ainsi dans une collégialité plus forte avec le pape François dans la lumière de son encyclique Laudato Sí et dans une certaine forme de synodalité en travaillant avec des représentants de tout le peuple de Dieu. L’humanité prend conscience qu’elle doit changer de mode de vie. Nous, Occidentaux, réalisons que le mode de développement que nous avons construit depuis l’industrialisation mais plus encore depuis la fin de la deuxième guerre mondiale a épuisé la planète. Il ne pourra certes pas être étendu à tous les peuples de la terre et il ne pourra durer très longtemps dans nos pays eux-mêmes. Le synode sur l’Amazonie attire l’attention de tous sur les grandes forêts qui ne pourront survivre que si tous les peuples transforment leurs modes de production et de consommation et sur les peuples qui les habitent.

Opportunité écologique

Nous serions-nous convertis à la collapsologie ? Non, assurément non, parce que notre foi nous fait résister à l’idée d’un destin inéluctable. Nous savons la force de la liberté. Mais il y a de l’irréversible, nous ne pouvons pas nous voiler la face et nous avons le devoir d’aider les fidèles et tous ceux qui veulent bien nous écouter à regarder la réalité en face.

Nos six intervenants ont tracé des chemins pour changer de mode de vie, de manière plus ou moins radicale, en nous assurant que le jeu en valait la chandelle, car ce changement ne nous permettrait pas seulement de survivre, il nous permettrait de vivre mieux, nous et des milliards d’autres avec nous. Je leur adresse ce matin un salut plein de gratitude. Chacun d’eux nous a parlé, à nous et à nos invités diocésains, selon ce qu’il était, en livrant beaucoup de lui-même. Ils nous ont fait entendre chacun un ton différent, une manière de voir le monde et de l’évoquer un peu ou davantage décalée de ce à quoi nous sommes habitués.

Les chiffres qu’ils ont donnés, les faits qu’ils ont décrits, nous les connaissions pour la plupart. Mais nous restons impressionnés par les conséquences qu’eux en ont tirées pour vivre d’une manière qui soit bénéfique pour la planète et pour l’ensemble de l’humanité. Ils nous ont fait sentir l’urgence des changements nécessaires aussi bien dans nos habitudes quotidiennes que dans les grandes orientations de nos sociétés. Ils nous ont persuadés que la conversion méritait d’être vécue, même si l’humanité entière ne s’y engageait pas. Nous avons entendu des chrétiens encore jeunes, engagés dans la proclamation et le service de la foi, qui ont découvert l’urgence écologique comme un champ ouvert pour le Christ ; nous avons entendu des jeunes qui ont été chrétiens et qui ont trouvé dans leur conversion écologique une cohérence de vie et une ouverture aux autres à vivre en actes, en se passant du Christ. Comment l’appel du Christ peut-il donner plus de vérité et de plus d’efficacité face à l’urgence de la « maison commune » qui se défait ?

Je voudrais, de manière tout à fait arbitraire et partielle, retenir trois pistes :

  • Le déchirement intérieur que tous vivent entre les rôles d’individu qui doit se nourrir, se loger, se chauffer, s’habiller ; de père ou mère de famille ; de producteur de biens et de services ; de consommateurs ; d’actionnaire… qui veulent nécessairement avoir plus ou mieux en dépensant moins et qui voudraient bien réduire leur empreinte carbone ou tenir compte des conditions sociales de production et de vente de ce qu’ils achètent. Nous-mêmes, évêques, n’échappons pas aux injonctions contradictoires de ces rôles. La sobriété heureuse est un horizon qui peut facilement réjouir les disciples du Christ que nous sommes, mais la vivre réellement est exigeant. La notion de « péché écologique », suggérée au synode romain sur l’Amazonie, pourrait aider à vivre ce déchirement avec patience. Car reconnaître son péché est déjà en être sorti ;
  • La complexité de nos décisions les plus ordinaires : choisir sa source d’énergie, renoncer à un déplacement en raison de son coût en carbone, vérifier les produits chimiques utilisés pour fabriquer tel produit ou se renseigner sur les conditions sociales des ouvriers, s’inquiéter de la distance parcourue par tout objet que l’on achète ou que l’on commande, tout cela est possible, mais compliqué. Comment trouverons-nous le temps de nécessaire à une telle attention ? Comment entraîner les fidèles dans de telles attitudes ? La responsabilité dans l’acte de consommation à laquelle appelait le pape Benoît XVI dans l’encyclique Caritas in Veritate est une belle exigence, la mettre en œuvre requiert de se dégager de la fascination pour la consommation facile de nos sociétés de surabondance. N’oublions pas que tel de nos intervenants nous a assuré que les personnes en situation de précarité étaient des experts en matière de recyclage et de sobriété. L’extension de la notion de « prochain » à tous ceux qui sont impactés par nos choix économiques pourrait être stimulante. Nous n’oublierons pas les visages aperçus lors de la veillée de samedi des habitants de pays variés évoquant les conséquences sur eux des transformations climatiques. Pourrons-nous longtemps supporter que le mode de vie d’un Français pèse 4 fois plus sur la planète que celui d’un Indien et 7 fois plus que celui d’un Haïtien ? Choisir ou renoncer par amour pour un prochain, même lointain géographiquement, est plus réjouissant que le faire pour réduire son empreinte carbone. ;
  • Tout le monde ne peut pas habiter la campagne pour s’installer comme maraîcher. On nous a dit aussi qu’il faudrait sans doute se décider à privilégier le logement collectif, en hauteur, pour dégager des terres naturelles et limiter les besoins de déplacements. Une économie qui ne serait plus une économie de la quantité des produits mais de la qualité des liens peut éclairer le sens de la vie, même en ville. L’urbanité est une vertu citadine, a pu dire l’un d’entre nous. La fraternité chrétienne trouve là un encouragement puissant. Elle ne serait plus un perfectionnement de la vie spirituelle à l’usage de ceux et celles qui en veulent davantage, mais la condition d’une vie qui ne soit pas seulement une survie : moins de biens et plus de liens, avons-nous entendu.

Poursuivre le travail

Qu’allons-nous faire maintenant ? Rentrer dans nos diocèses, retrouver nos deux invités, rendre compte de ce que nous avons vécu. A qui raconterons-nous cette expérience et comment le ferons-nous ? Comment mettrons-nous en œuvre les « petits pas » que nous avons repérés mercredi matin et offerts pendant la Messe ? Dans nos diocèses, dans nos régions, des personnes engagées sur le modèle de nos six intervenants existent. Des pans entiers de nos sociétés se remettent en cause et bougent, ils ne nous ont pas attendus. Industriels, agriculteurs, maires des villages comme des métropoles, enseignants,… tous, à de degrés divers selon les rôles sociaux occupés, font des choix précis. A nous d’aller les rencontrer, les interroger, les écouter. Nous avons acquis quelques clefs pour le faire et peut-être une stimulation renouvelée.  Le fruit de ces rencontres devra enrichir nos prochaines assemblées. L’évaluation faite ensemble samedi et celle que nos invités renverront permettront au conseil permanent de préparer la suite la mieux adaptée.

Nous avons compris que les petits pas étaient nécessaires mais qu’il fallait aussi des décisions structurelles. Permettez-moi de désigner deux voies :

  • Les agriculteurs de notre pays ont, après la deuxième guerre mondiale, construit une agriculture utilisant toutes les ressources de la chimie et du machinisme, ce qui a permis à nos pays d’oublier la disette et de vivre dans la sécurité alimentaire et même dans l’abondance. Beaucoup de ces agriculteurs étaient des catholiques qui ont trouvé dans les structures des mouvements ecclésiaux des lieux de réflexion, de formation, de décision. Beaucoup, catholiques ou non, de ceux qui ont construit cette agriculture moderne l’ont fait avec abnégation, dévouement, attention aux plus faibles d’entre eux, de manière solidaire, avec une forte conscience de leur devoir de nourrir l’humanité entière et donc avec souvent une attention à la coopération internationale. 70 ans après, les fondements de ce système agricole et agro-alimentaire sont remis en cause. Des décisions qui paraissaient il y a peu de bon sens économique suscitent brusquement la réprobation. Nous voulons leur dire notre estime et nos encouragements. Les agriculteurs d’aujourd’hui sont prêts à d’immenses mutations dans leurs pratiques. Certains se lancent, d’autres résistent ; ils ont besoin de se sentir estimés, ils ont besoin de trouver des conseillers sûrs et désintéressés ; leurs intérêts sont parfois divergents ; ils ont besoin de se parler, de se comprendre et de trouver l’énergie de s’entraider. Notre rassemblement « Terre d’espérance » voudrait être une contribution à ce renouvellement de la vie du monde rural qui devrait servir bien au-delà.
  • Une question s’impose à nous comme à notre société entière : après la deuxième guerre mondiale, nos pays ont voulu mener la reconstruction en servant le plus possible la paix et la justice. Comment se fait-il que nous aboutissions à un monde qui paraît bloqué, qui marche vers l’abîme, où beaucoup souffrent d’un fossé croissant entre leur activité et l’urgence du monde ? Le 9 novembre nous a fait nous souvenir de la chute du mur de Berlin. Là encore : où sont passées les forces spirituelles qui ont conduit à l’écroulement, de l’intérieur, du système soviétique ? Ont-elles été toutes absorbées dans le consumérisme universel, par lequel tout être humain se trouve mû surtout par des frustrations que le système suscite en promettant de les combler ? Il semble qu’une phase de l’histoire du monde touche à sa fin. Comment le monde relèvera-t-il le défi ? D’où viendront les forces pour relancer un monde où tous pourraient vivre de manière juste ? L’avènement du numérique n’y suffit visiblement pas.

Au moins autant que d’autres traditions spirituelles, nous avons des trésors de contemplation, de silence à partager, une manière d’ascèse joyeuse qui reconnaît en tout bien, même minime, un don de haute densité. Nous pouvons offrir des expériences de fraternité qui apportent plus de joie que toutes les richesses, nous le savons bien, nous l’avons encore goûté ici, avec nos invités puis entre nous, et toute famille chrétienne, tout fidèle un peu engagé dans sa paroisse ou dans un mouvement le sait bien. La transformation des rapports pastoraux que nous avons à vivre doit permettre de faire de cette expérience fraternelle le cœur de l’expérience chrétienne.

Les évêques ont insisté, dans leur évaluation, sur la nécessité d’une élaboration théologique solide. Elena Lasida et Fabien Revol en ont courageusement posé les linéaments pour nous. En explorant le monde sous la contrainte ou l’opportunité écologique, nous ne doutons pas d’apprendre à connaître le Christ notre Seigneur davantage. Là encore, sa parole retentit : « Détruisez ce sanctuaire et, en trois jours, je le rebâtirai… Il parlait du sanctuaire de son corps » (Jn 2, 19.21). Précisément, il a pris une humanité complète, il a vécu l’expérience corporelle complète de se tenir dans notre cosmos, d’y reconnaître le don du Père, d’aller vers les autres en son corps pour les rencontrer, partager le repas, travailler, marcher avec eux. Il a goûté la pluie et le vent et le soleil et les parfums de sa terre et la presse de Jérusalem les jours de grande fête. Dans son Eucharistie, dans le très peu de matière prélevée pour ce sacrifice, il se donne tout entier. Mieux encore : Omne delectamentum in se habentem, il contient en lui tous les délices. De lui, mieux que de tout autre, nous pouvons apprendre la loi du monde nouveau : le peu donne la totalité. Au congrès eucharistique de Cebù, plusieurs conférenciers avaient médité le fait que le pain et le vin ne sortent pas de terre tout faits mais sont des produits du génie humain et qu’ils sont aujourd’hui l’aboutissement de processus complexes dont nous pouvons nous demander s’ils sont toujours justes et bienvenus. Le congrès eucharistique de Budapest aidera peut-être à approfondir la lumière écologique que contient l’Eucharistie.

Écologie intégrale

Voilà qui offre une manière d’exprimer l’inquiétude que suscite en nous la loi en préparation en matière de bioéthique. Au moment où l’on remet en question la technicisation de l’agriculture et même des transports, comment peut-on croire et pourquoi veut-on faire croire qu’il serait équivalent qu’un enfant soit conçu dans l’union corporelle d’un homme et d’une femme qui ont choisi de se donner l’un à l’autre et de créer un foyer où le monde est un peu apaisé ou dans une éprouvette, au prix d’opérations de haute technicité, toujours risquées et au prix de l’élargissement constant des conditions d’expérimentations sur des embryons qui sont des « petits d’hommes » ? Comment peut-on croire et pourquoi veut-on faire croire qu’accumuler des filiations les unes sur les autres, déconnectées du rapport au corps, serait un progrès, une source de libération ? Car on entend cela pour justifier les décisions qui se préparent. La vérité est que, le voulant ou ne le voulant pas, on prépare un vaste marché de la procréation. Ce marché existe déjà. Lui ouvrir la porte, c’est y céder. Nous savons bien que certains de nos concitoyens, même catholiques, voient avant tout le soulagement apporté à une souffrance. Mais il ne s’agit pas ici d’un jugement sur des cas personnels mais d’un discernement sur un fait nécessairement social. Nous encourageons celles et ceux de nos concitoyens qui voient le danger que nos sociétés courent à faire connaître leur inquiétude en se manifestant selon les modes qui leur sont possibles et aussi en la partageant paisiblement, patiemment, avec leur entourage. Nous voulons redire ici la beauté de l’engendrement humain, la joie de l’enfant reçu comme un don et jamais réclamé comme un droit, un don que les époux se font l’un à l’autre et qu’ils reçoivent de Dieu. Nous voulons aussi redire que la fécondité d’une vie peut s’exprimer de bien d’autres manières que dans l’engendrement d’enfants. Peut-être l’émerveillement devant la nature et le respect des liaisons qui la constituent peuvent-ils être un chemin pour que nos contemporains découvrent la beauté de leur corps et de leur être et en acceptent les limites joyeusement, tout en les transcendant dans le service mutuel et la fraternité. L’écologie intégrale concerne l’être humain, à qui il est donné de voir le cosmos comme un tout afin qu’il en soit le gardien.

 

 

 

 

 

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