BELLE SAISON – J+2 – Entre chien et loup

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Christophe Levalois, rédacteur en chef du site Orthodoxie.com, me signale un entretien qu’il a réalisé à l’occasion de la publication de son ouvrage qui évoque notamment le rapport à l’animal dans une perspective chrétienne.

En voici de grands extraits. A retrouver en intégralité ici.

(…)

Orthodoxie.com : On accuse souvent le christianisme d’avoir diabolisé le loup. Dans votre livre, vous nuancez beaucoup cette affirmation.

Christophe Levalois : Oui, parce que l’hostilité à l’égard du loup est antérieure au christianisme et la diabolisation du loup est bien postérieure à la christianisation de l’Europe. En effet, si dans un nombre important de traditions le loup a une bonne image, on observe aussi que celle-ci évolue avec le temps notamment dans certaines sociétés. C’est le cas dans la Grèce antique, à l’époque classique il devient une image de l’ennemi de la cité, de celui qui ne respecte pas l’ordre de la cité en train de s’édifier. Dans l’Ancien Testament, il est aussi un animal menaçant. Le Christ reprend cette image biblique, assez typique d’un milieu pastoral finalement, en disant : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups » (Matthieu 10, 16). Le christianisme hérite à la fois de la tradition hébraïque et de la tradition gréco-latine. Dans les deux, le loup est déjà un animal représentant un principe en dehors de la société que l’on souhaite construire, voire opposé et dangereux pour celle-ci. La diabolisation proprement dite de l’animal est plus récente, elle date de la fin du Moyen-Âge. Elle est le résultat de toute une évolution de la société qui a aussi entraîné, les deux phénomènes sont liés, la vague des grands, et nombreux, procès en sorcellerie. Aussi, ce n’est pas tant le christianisme qui a diabolisé le loup, même s’il y a participé, et que bien sûr des chrétiens y ont contribué activement, que la société occidentale à un moment de son histoire pour des raisons qui concernent sa propre évolution sociale et politique. D’ailleurs, l’extermination du loup en France et dans d’autres pays, au XIXe et au début du XXe siècle, a lieu dans une société en partie déchristianisée et pour des motifs qui ne sont pas religieux. Pareillement, le retour du loup que l’on observe dans de nombreuses contrées, ne se fait pas en raison de motivations religieuses, mais suite à l’évolution de la société, de sa relation avec la nature et les animaux ainsi que d’un recul des terres mises en culture qui laisse plus de place à l’animal sauvage. Les prémices de ce mouvement se situent au XIXe siècle. Il ne cesse de s’amplifier depuis.

(…)

Orthodoxie.com : Vous avez dit que l’être humain est le couronnement de la Création. Il a donc une place centrale.

C’est incontestable. Mais il s’agit plus en fait d’un théocentrisme que d’un anthropocentrisme, lequel a dominé bien plus tard, depuis les Temps modernes pour être plus précis. La perspective biblique est l’image et la ressemblance (Genèse 1, 26) de la source divine à l’origine de tout. C’est cette perspective, ce théocentrisme, qui légitime la place centrale de l’être humain avec la responsabilité devant le Créateur qui l’accompagne. Le Créateur s’adresse, dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau Testament, plus particulièrement à l’être humain, mais c’est un être qui fait pleinement partie de l’ensemble de la Création, qui en est solidaire. Ce qui lui est proposé n’est en rien un repli sur lui-même ! Bien au contraire, il est appelé à effectuer un chemin de transformation intérieure et ainsi à s’ouvrir à d’autres dimensions, à d’autres perceptions et à toutes les facettes de la Création qu’il rencontre. D’autre part, pour les sociétés anciennes comme dans le christianisme, la nature est signe du monde spirituel, ou multitude de signes si l’on veut. Ne serait-ce que pour cela, son importance est capitale. (…) Cependant, pour revenir sur la relation avec les animaux, on observe, au sein du christianisme, tout comme dans la tradition biblique, une diversité par-delà l’unité entre des auteurs, sans doute liée à la sensibilité propre à chacun et à ce qu’il leur a paru important de transmettre à un moment donné. Certains accentuent cette domination, qui est d’abord une responsabilité, de l’homme sur l’animal en créant une sorte de fossé entre l’être humain et le reste de la Création, c’est le cas de saint Augustin (De la grandeur de l’âme, chapitres 26 à 29). Dans cette optique, il est considéré que l’animal n’a qu’une âme sensitive alors que l’être humain a en plus une partie supérieure, le noûs en grec, traduit par esprit, intellect ou raison. Mais l’évêque d’Hippone rappelle aussi dans son Discours sur le psaume 35 (36) ce passage : « Seigneur, tu sauves hommes et bêtes » (35, 6). Trois siècles avant, Irénée de Lyon s’appuyant sur des textes bibliques et la transmission apostolique assure que les animaux seront aussi présents dans le Paradis à venir (Contre les hérésies, V, 33, 3-4). En effet, dans la Bible et dans toute la tradition chrétienne, on trouve des écrits et des personnages qui magnifient, souvent poétiquement, l’œuvre entière de la Création, que l’on songe au psaume 103 (104) ou à Isaïe (11, 6 et 65, 25) qui nous offre notamment comme image du Paradis retrouvé, le Royaume à venir : « Le loup habitera avec l’agneau ». Nombreuses sont les vies de saints et de saintes qui montrent une grande intimité avec des animaux et préfigurent sous cet aspect le Royaume à venir. (…) . Saint Silouane l’Athonite, dans la première moitié du XXe siècle, précise que cette relation s’étend également à la flore : « Le cœur qui a appris à aimer compatit à toute créature, même à une petite feuille » (dans l’ouvrage de l’archimandrite Sophrony, Saint Silouane, Cerf, 2016). D’autres établissent jusqu’à une fraternité entre l’homme et l’animal, la plus célèbre illustration, catholique cette fois-ci, est François d’Assise, aussi bien avec son Cantique des créatures qu’avec son exhortation à son « frère loup » (Fioretti, chapitre 21). (…)

Aussi, on peut dire que sur l’ensemble de cette question la réponse se doit d’apporter des nuances, en grand nombre ! En effet, la sensibilité écologique est aussi présente tant dans la tradition biblique que chrétienne, comme en-dehors du christianisme d’ailleurs, à des degrés différents selon les textes et les auteurs il est vrai. De même que cette sensibilité, qui existe depuis toujours, est devenue plus forte à l’époque contemporaine, elle l’est aussi chez les chrétiens, dont les orthodoxes, et est devenue, aussi chez eux, plus consciente, plus forte, plus partagée. (…) Les animaux sont englobés dans l’ensemble des questions environnementales. Ils sont évoqués au passage, ils ne sont pas oubliés, mais il n’y a guère de développement. C’est vrai pour les orthodoxes et pour l’ensemble des chrétiens. Si l’on considère le Grand euchologe et Arkhiératikon (Diaconie apostolique, 1992), recueil d’offices religieux pour toutes les occasions, on trouve davantage de prières de bénédiction pour des objets ou des constructions que pour des animaux ! De plus, les seuls animaux évoqués le sont collectivement et ce sont seulement les animaux de rente, d’élevage : troupeau, rucher, essaim d’abeilles, élevage de vers à soie, étang et vivier. Bien sûr, il reste toujours la possibilité d’utiliser les prières adaptables à différentes circonstances et objets. Il faut y voir le reflet des préoccupations des sociétés où ces prières ont été composées. Une évolution est toujours possible, de nouvelles prières et de nouveaux offices peuvent être écrits. Par contre, nous l’avons vu, les animaux ont une place notable dans les hagiographies, les vies de saints, depuis le premier millénaire. (…)

  • Orthodoxie.com : Comment voyez-vous l’évolution de cette question ?

Je pense que la réflexion sur celui qui est « le plus autrui des autrui », selon l’heureuse expression de Claude Lévi-Strauss en 1962, à savoir l’animal, tout comme notre relation avec celui-ci, va prendre plus de place dans le christianisme. Tout simplement, parce que c’est une forte demande actuelle et le rôle des chrétiens, comme à toutes les époques, est aussi de répondre aux préoccupations, qui sont également les leurs, et aux évolutions d’un temps. Pour cela, il faut ne pas hésiter à aborder des questions précises et à y répondre clairement, par exemple concernant la chasse en tant que loisir, l’élevage industriel, la vivisection, l’abandon et la maltraitance d’animaux.

Le christianisme a toujours privilégié, dès les premiers temps, la question de la dignité de chaque être humain et de sa destinée spirituelle, ce qui a toujours été une question cruciale et urgente dans l’histoire et au premier chef pour chacun d’entre nous. Elle l’est toujours aujourd’hui, comme hier, et le sera demain. Mais à notre époque d’autres impératifs sont aussi apparus avec force et une large majorité de la population y est très sensible, c’est le cas de la condition des animaux et de la façon dont nous les percevons et nous les traitons. Il y a dans la tradition chrétienne largement de quoi répondre aux attentes et aux espoirs de nos contemporains, sur ce sujet comme pour d’autres. À nous de savoir y puiser, d’en montrer les richesses et d’en assurer la fécondité. 

Propos recueillis par P. Jivko Panev

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