Bonjour veaux, vaches, cochons…

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Un dossier récent de la revue Arts sacrés (mai-juin 2012) permet d’aborder un thème important dans les enjeux environnementaux actuels : la place, symbolique et réelle, des animaux dans nos sociétés. Le passage par une mise en perspective historique s’avère pour cela toujours enrichissant.

L’article de Jacques Voisenet, historien et docteur de l’université de Genève, permet de se replonger dans le monde du Haut Moyen Âge (V-XIe siècle) où l’art roman témoigne de manière sublime du rapport à l’animal à cette époque, dans cette société chrétienne occidentale. Le Haut Moyen Âge est une période étonnante qui opére une synthèse magistrale entre une multitude d’influences anciennes (greco-romaines, celtiques, germaniques, orientales, paléo-chrétiennes…)
« Une cohorte d’êtres extraordinaires (dragons ou unicornes), de figures hybrides (centaures ou sirènes), de bêtes venues d’horizons lointains (lions ou hyènes), des marges forestières (loups ou renards) ou bien célestes (aigles ou colombes), d’animaux domestiques (chèvres ou ânes) et familiers (chiens ou chats) peuple en abondance la pierre et le parchemin. »
Les porches et autres chapiteaux des églises romanes témoignent de l’imaginaire et de la vie des gens de cette époque. Dans les manuscrits de type Bestiaires, les traités savants tentent de décrire les propriétés des diverses espèces de créatures données par Dieu, dans un subtil travail catéchétique et didactique. Mais nous ne sommes plus dans le simple descriptif des naturalistes antiques : l’héritage des philosophes grecs est le substrat d’une construction symbolique nouvelle, dans un contexte chrétien encore en formation. Elle démarre avec les récits hagiographiques des Pères du désert et les homélies des Pères de l’Église, jusqu’au livre d’Isidore de Séville, les Etymologies, véritable synthèse du savoir antique et source de l’imaginaire en cours d’élaboration.
Un exemple parmi d’autres de ce travail en cours : les sirènes ! Décrites comme des êtres composés d’un torse de femmes greffés sur un corps d’oiseau tout au long de l’Antiquité, sous influence irlandaise et carolingienne les auteurs médiévistes osent les décrire désormais comme étant greffés sur des corps de poisson ! En donnant au récit homérique des sirènes dangereuses pour les marins, une lecture morale comme symbole de la tentation et de la luxure.
L’animal devient donc « un support concret et vivant à des notions abstraites », remplissant « une fonction métaphorique dans la formation religieuse des hommes articulée autour de thèmes simples et inlassablement répétés. La variété de la faune mais aussi la simplicité des comportements (se résumant à une dominante : douceur, agressivité, vile reptation…), font de l’animal un outil commode pour transmettre les principaux préceptes moraux. »
L’ordre animal permet du coup une vision complète de l’ordre moral, où coexistent vices et vertus et invitant aussi à l’idéal d’une vie morale à atteindre. L’exemple frappant ici est celui du castor, dont l’imaginaire médiéval évoquait l’auto-castration en cas de danger : ce qui en faisait le symbole idéal soit de la lâcheté des hérétiques excessifs soit le signe du courage de l’homme désirant vivre loin de toute source de vices…
On voit donc aussi que la symbolique évolue suivant les auteurs et les périodes. L’influence grandissante des régions du Nord sur celle des régions du Sud a aussi fait bouger un temps les lignes : le lion méditerranéen, comme signe de royauté et de puissance, devra lutter avec la figure de l’ours nordique et forestier, figure anthropomorphique à fort connotation païenne. Beaucoup de vie de saints racontent comment la sauvagerie de ces ours a été domestiquée par la douceur d’un ermite ou d’un évangélisateur. Au bout du compte, la force sauvage et pulsionnelle de l’ours sera bien vaincue par la force tranquille et biblique du lion dans l’imaginaire chrétien.
« Malgré un double mouvement de refoulement et d’assimilation entrepris de refoulement et d’assimilation entrepris durant cette période, l’imagerie animale garde des liens évidents avec les mondes germanique ou celtique, avec l’Antiquité païenne, mais elle se trouve mobilisée dans une économie du Salut et, à ce titre, intégrée à un véritable fabrique du symbole. »

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