AMAZONIE – Le cléricalisme qui cache la forêt

Encore quelques autres informations et réactions sur le futur synode sur l’Amazonie. Et notamment ce faux débat autour de l’ordination d’hommes mariés en Amazonie, qui risque bien de devenir l’arbre qui cache la forêt. Ce qui serait bien un comble…

On pourra écouter avec intérêt l‘entretien avec Mgr Lafont, évêque de Guyane qui réagit au document préparatoire publié ces derniers jours et qui rappelle notamment la situation des populations autochtones amérindiennes. Dans un autre entretien, il avait déjà précisé aussi sa réflexion sur les ouvertures à venir de ce synode. Et, contrairement à ce que fait La Croix aujourd’hui, il souligne que ce n’est pas la possible ouverture de l’ordination d’hommes mariés qui doit résumer à elle seule la réflexion en cours.
Mgr Emmanuel Lafont : Je trouve dommage d’aborder ce long document de travail uniquement par ce petit bout de la lorgnette. Alors qu’il s’agit, beaucoup plus largement, de donner la parole à ceux qui n’ont jamais été respectés par les colons ou même parfois par l’Église catholique. Il ne faut pas tout ramener à nos petites questions ecclésiales. Ceci dit, je me réjouis de cette ouverture guidée par le principe de réalité. L’eucharistie ne peut pas être portée dans ces régions les plus reculées, il faut donc trouver d’autres moyens. Le célibat des prêtres, on le sait, est une loi d’Église qui ne constitue pas une parole de Dieu. Mais, dans tous les cas, je ne suis pas du tout certain que cette proposition aboutisse.

Est-ce une demande que vous constatez sur le terrain ?

Mgr E. L. : Un responsable de communauté, quelques années après avoir été baptisé, m’a demandé de devenir diacre mais pas encore d’être ordonné. En Guyane, les gens sont rarement très loin d’un prêtre comme c’est le cas ailleurs en Amazonie. La grande difficulté, c’est de vivre une proximité avec ces peuples qui ont leurs différences culturelles et leurs langues. Je ne trouve pas forcément de prêtres qui parlent ces langues ou qui peuvent les apprendre. Le défi, la première mission de l’Église, c’est vraiment la proximité, et c’est ce que parviennent à vivre les évangéliques. Il faut davantage être à l’écoute de ces peuples, en empathie avec leurs demandes. Et surtout, ne pas arriver avec nos idées toutes faites. Il ne faut pas d’abord partir de la sacramentalité. Si l’on se rapproche d’eux, c’est d’abord pour annoncer l’Évangile. Le Christ a célébré l’eucharistie après trois ans de ministère, sans que les apôtres prennent vraisemblablement toute la dimension de son geste.

Ne craignez-vous pas que ce synode soit focalisé sur cette question ?

Mgr E. L. : J’ai peur que les médias le résument à cette question. Mais, les travaux du synode lui-même ne se limiteront pas à cela, je le sais. Pour moi, la priorité – et le document insiste sur ce point –, est que les peuples indigènes puissent dire leur passé et leurs souffrances, y compris causées par l’Église. Je suis frappé des attentes qu’ils manifestent. Ils veulent trouver des partenaires et espèrent des signes forts.J’espère que l’Église de Guyane va pouvoir aider les non-Indiens à écouter ce que les peuples amérindiens ont à dire. Ce n’est pas gagné car il y a une certaine peur d’entendre leurs souffrances, qui prennent racine dans le passé et dont nous sommes en partie responsables.Je souhaite également que la France reconnaisse pleinement la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (NDLR, adoptée en 2007, elle défend ces peuples et leur garantit des droits mais n’a pas d’effet contraignant).

A quoi il faut rajouter avec intérêt la réflexion du P. François Glory (1), prêtre des Missions étrangères de Paris (MEP), qui a été missionnaire pendant trente ans en Amazonie brésilienne. (Recueilli par Arnaud Bevilacqua)

Le document de travail du Synode sur l’Amazonie ouvre une réflexion sur la possible ordination d’hommes mariés pour ces régions reculées. Qu’en pensez-vous ?

Père François Glory : J’ai le sentiment que c’est un faux problème. En Amazonie, il faut réfléchir à partir des communautés. Rien qu’au Brésil, où j’ai vécu trente ans, on en dénombre 70 000 privées d’eucharistie le dimanche. Les communautés qui résistent sont celles qui font le lien entre la parole de Dieu et leurs actions. Les autres sont avalées par les Églises évangéliques.L’ordination d’hommes mariés risque de renforcer le cléricalisme. Or, les communautés de base fonctionnent grâce à la distribution des différents ministères : comme dans l’Église primitive, chacun a reçu des dons différents et les met au profit de tous. Le système clérical, lui, concentre tout sur une personne.Il faut repenser, sans bien sûr la dévaloriser, la place de l’eucharistie pour ces communautés. Nous pensons trop souvent que, sans eucharistie régulière, elles ne peuvent continuer à exister. Mais est-ce seulement par cela que l’on forme une communauté ? La petite Église locale ne vit pas uniquement de l’aspect sacramentel mais aussi de sa dimension sociale et prophétique. Après, si certaines communautés sont prêtes à ordonner des hommes mariés, étudions les cas.

Le manque de prêtres dans ces régions n’est pas un problème, selon vous ?

P. F. G. : Le problème n’est pas de suppléer au manque de prêtres mais plutôt de se demander quelle communauté nous voulons. Jusqu’à une certaine époque, je pensais que l’ordination d’hommes mariés était une solution mais mon expérience m’a fait changer d’avis. Le clergé « sacramentaliste » domine et c’est ce modèle qui risque de perdurer. Dans 80 % des communautés où je me rendais, elles reposaient sur les femmes. Ces dernières assurant la catéchèse, la préparation des baptêmes, des mariages, tout en conservant le souci du sens social.Mais quand un diacre, un prêtre arrive, il a tendance à prendre le pouvoir. La communauté sert le prêtre alors que ce devrait être le contraire. À mon avis, il faut plutôt que des prêtres missionnaires viennent former les gens pour qu’ils puissent se prendre en charge et assumer leurs charismes. Le prêtre ne doit pas être la figure principale. Et si, en plus, il est placé sur un piédestal, comme c’est souvent le cas là-bas, c’est dangereux.

Cette question risque-t-elle d’occulter les autres défis auxquels est confrontée l’Amazonie ?

P. F. G. : J’en ai peur. Au moment du concile Vatican II, le rétablissement du diaconat permanent a été pensé d’abord pour ces régions reculées. Or, c’est l’Europe qui en a profité. Là, je crains que ce soit la même chose. On évoque la possibilité d’ordonner des hommes mariés uniquement pour l’Amazonie mais finalement, en ouvrant cette porte, ce sont des problèmes de l’Europe dont on parle.Pour revenir à l’Amazonie, les communautés qui résistent, vivent entre elles, sans prêtre, sont celles qui sont portées par la puissance de la parole de Dieu. C’est cela qu’il faut développer. L’Amazonie ne manque pas de prêtres mais de témoins. Ces régions ont besoin d’hommes et de femmes formés à la prédication, chez qui l’on suscite différents ministères. L’Église doit ainsi accompagner et soutenir leurs actions et leurs élans.

(1) Auteur de Mes trente années en Amazonie brésilienne, au service des communautés de base, Karthala, 2015, 326 p., 25 €.

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