CANADA – De l’image de la « réserve cachée » à la parabole de la feuille d’érable

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Le pape en fait-il trop dans la démarche de réconciliation avec les peuples autochtones du Canada ? Ou bien pas assez ? Derrière les mots, quels seront les actes qui manifesteront la prise de conscience et la démarche de pardon sincère ? Petit retour en arrière sur le chemin parcouru depuis Jean Paul II

Bien sûr, sur les réseaux sociaux qui aiment tant la controverse, on pourra entendre ceux, d’un côté, qui s’émerveillent de la démarche du pape argentin et qui prient pour lui. Il y a ceux qui demandent d’en faire encore plus pour faire preuve de crédibilité. Et puis, il y a ceux qui, d’un autre côté, ronchonnent. Même ceux qui pensent que le pape en fait plus pour ces peuples autochtones que pour les traditionalistes et leur messe en latin. (à chacun ses autochtones) Sans oublier, les aigris de tout poils qui n’ont toujours pas digéré le synode sur l’Amazonie et voient dans ce pape un adorateur de la pachamama plutôt qu’un vrai chrétien.

Et si on prenait un peu de recul maintenant. Il y a quarante ans, un pape polonais, canonisé entre temps, était venu par deux fois au Canada, en 1984 et en 1987, prenant à chaque fois le temps de rencontrer les peuples autochtones. Lui aussi a reçu les honneurs traditionnels (visite de tipis, chants au tambour sacré, coiffé de chef indien et autres palabres avec les responsables de ces communautés) !

Et puis, il a aussi donné quelques discours. Et c’est intéressant de s’y replonger pour sentir à quel point la prise de conscience a évolué en 40 ans. Car là où le pape polonais, pétri de sa dynamique de nouvelle évangélisation, continuait à avoir une lecture plutôt optimiste de l’histoire de l’Eglise dans ce pays, le pape argentin, lui, part de l’expérience et de l’écoute concrète des populations pour dialoguer avec le coeur, avec elles. On le voit aussi dans le style des textes : Jean-Paul II reste dans un style très classique, avec les éternelles auto-références à ses successeurs (dont Paul VI) pour proposer une lecture philosophique et théologique des enjeux anthropologiques, sociaux, politiques et spirituels. Son audace est de rappeler la légitimité des revendications de ces peuples à des formes d’autonomie politique plus grande dans ces terres ancestrales pour pouvoir cultiver le meilleur de leurs héritages traditionnels, tout en les ouvrant aux élans de l’Evangile. Sa lecture de l’aventure missionnaire dans ces régions est positive : il rappelle la canonisation de Ste Kateri Takekwita, la première sainte amérindienne de l’Amérique du nord, ainsi que la générosité des ordres religieux venus apporter l’Evangile. Mais, pratiquement pas un mot sur les contradictions des pratiques politiques et religieuses qui ont accompagné ces missions. Voici quelques extraits pour s’en rendre compte (DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II AUX AMÉRINDIENS ET AUX INUIT / Sanctuaire de S. Anne de Beaupré / Lundi 10  septembre 1984) :

Je vous remercie de tout cœur d être venus de toutes vos régions, même les plus lointaines, pour me donner l’occasion de vous rencontrer comme je rencontrerai vos frères et sœurs à Huronia et à Fort Simpson. Vous représentez les premiers habitants de cette immense région de l’Amérique du Nord. Durant des siècles, vous l’avez marquée de votre empreinte, de vos traditions, de votre civilisation. D’autres vagues de populations sont venues d’Europe, avec leur propre culture et la foi chrétienne. Elles ont pris place à côté de vous; ce continent si vaste permettait une cohabitation qui a eu ses heures difficiles mais qui aussi s’est révélée fructueuse. Dieu a donné la terre à tous les hommes. Aujourd’hui vous avez votre place bien marquée en ce pays. Sans rien perdre de votre identité culturelle, vous avez compris que le message chrétien vous était destiné par Dieu, tout comme aux autres. Aujourd’hui, je viens vous saluer, vous les Autochtones qui nous rapprochez des origines du peuplement au Canada, et je viens célébrer avec vous notre foi en Jésus-Christ. Je me rappelle ce beau jour de la béatification de Kateri Tekakwitha, à Rome, où plusieurs d’entre vous étaient présents. Mais nous devons aussi rendre grâce pour tous ceux qui, par amour pour vous, sont venus proposer à vos ancêtres et à vous-mêmes de devenir des frères en Jésus-Christ, pour vous faire profiter du Don qu’ils avaient eux-mêmes reçu. Je pense aux Jésuites, comme les Pères Vimont et Vieuxpont qui, du Fort Sainte-Anne au Cap Breton, ont porté l’Evangile aux Micmacs, et les ont aidés à donner leur foi à Jésus Sauveur, en vénérant sa mère Marie et la mère de Marie sainte Anne. Je pense à beaucoup d’autres religieux et religieuses de grand mérite, de l’époque des fondateurs à nos jours. Je tiens à nommer spécialement les Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée. Ils ont pris en charge cette vaste région du Grand Nord canadien. Ils ont consacré leur vie à l’évangélisation et au soutien de très nombreux groupes d’Amérindiens, en partageant leur vie, en devenant les pasteurs, les évêques de ceux qui sont devenus croyants. Et de même, ils ont été les premiers missionnaires catholiques à aller au-devant des Inuit et à demeurer au milieu d’eux pour y témoigner de Jésus-Christ, et y fonder l’Eglise; l’intercession de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne des missions, a contribué à féconder leur apostolat laborieux.

E&E : cette lecture de l’histoire reflète une grande part de vérité. De nombreux hommes et femmes se sont mis au service de ces communautés en leur annonçant l’Evangile. Beaucoup ont appris leurs langues, écrits des dictionnaires, accueillis leurs cultures pour y annoncer l’Evangile. Il faut le reconnaître. Mais, avec le recul, ce genre de discours ne peut plus être tenu seul : ainsi, par exemple, en 2014, un procès retentissant à mis en lumière les abus de quelques religieux rédemptoristes (évitons les généralisations caricaturales) sur des jeunes résidents du séminaire Saint-Alphonse à Sainte-Anne-de-Beaupré entre 1960 et 1987. Plus impressionnant encore sont les révélations liées aux pensionnats pour enfants autochtones gérés par différentes institutions d’Etat ou religieuses. Le cas de Kamloops, par exemple, et autres internats gérés par des religieux Oblats de Marie immaculée, ont montré l’étendue des maltraitances, des manques de moyens qui ont entraîné la mort de plusieurs milliers d’enfants (souvent de tuberculose), avec la volonté issue de la puissance coloniale locale d’éradiquer la mémoire et la culture des populations autochtones.

Cette derniere congrégation a d’ailleurs réagi à l’occasion du voyage du pape François. Un texte fort qui dit le chemin parcouru depuis les voyages de Jean Paul II et surtout l’éveil de la mémoire enfouie à l’occasion des anniversaires historiques du pays, notamment pour le 150e anniversaire de l’arrivée des Oblats au Canada

« Les Oblats de Marie Immaculée sont heureux d’accueillir le Saint-Père à l’Île de la Tortue pour un pèlerinage historique de guérison et de réconciliation. Nous sommes reconnaissants pour la compassion et le leadership dont fait preuve le Pape François en écoutant les survivants des pensionnats et en guidant tous les catholiques sur le chemin à suivre. À la lumière du rôle des Oblats dans le système des pensionnats, nous espérons que la visite du Saint-Père apportera guérison et réconfort à tous les peuples autochtones qui continuent de subir les préjudices et les traumatismes de l’héritage tragique des pensionnats. Après des années de prière, de réflexion et de création de liens amicaux avec les peuples autochtones, nous comprenons l’héritage de douleur et de souffrance qui a été causé par le système des pensionnats et les Oblats qui dirigeaient plusieurs de ces institutions. Nous reconnaissons que notre vision de l’évangélisation a blessé les personnes que nous aspirions à servir, et nous nous sommes excusés non seulement pour les abus qui ont eu lieu dans les écoles résidentielles, mais aussi pour les attitudes coloniales qui sous-tendaient leur fonctionnement. Les premières excuses oblates ont été faites en 1991, à l’occasion du 150e anniversaire de notre arrivée au Canada, à la veille du 500e anniversaire de l’arrivée des Européens sur le continent américain. Ce moment méritait réflexion, et nous pensons qu’il a permis aux peuples autochtones de reconnaître que nous regrettons fermement notre rôle dans ce système et que nous comprenons les dommages qu’il a infligés aux survivantes et aux survivants intergénérationnels. Nous pensons qu’alors que le Pape François entreprend ce pèlerinage, il sera guidé non seulement par les histoires qu’il a entendues de la part des délégués autochtones au printemps dernier, mais aussi par la Commission Vérité et Réconciliation, qui lui demande de présenter des excuses pour le rôle de l’Église dans les abus spirituels, culturels, émotionnels, physiques et sexuels des enfants des Premières Nations, inuits et métis dans les pensionnats gérés par l’Église catholique. En tant que Congrégation, nous savons que les excuses ne sont que le début d’un cheminement qui doit être accompagné des gestes significatifs. À cette fin, nous restons engagés dans nos efforts pour aider les chercheurs autochtones, les survivants et les autres partenaires à commémorer l’héritage de ceux qui ne sont jamais revenus des pensionnats. Nous pensons avoir fait des progrès significatifs sur ce chemin, avec plus de 50 000 dossiers transférés au Centre national pour la Vérité et la Réconciliation, tout en sachant qu’il y a encore beaucoup à faire. Parallèlement à ce travail, de nombreux pasteurs oblats ont cherché à intégrer les traditions indigènes dans la liturgie catholique, notamment en ajoutant des cérémonies de purification à la messe catholique. Un autre bon exemple de ce travail est la présence continue des Oblats au Pèlerinage du Lac Sainte-Anne, qui est considéré comme le plus grand rassemblement spirituel de peuples autochtones en Amérique du Nord. Il a été le site des excuses des Oblats en 1991 et sera l’une des destinations que le Saint-Père visitera le 26 juillet. Bien que nous soyons inspirés par la présence du Saint-Père, nous reconnaissons que de nombreux autochtones, en particulier les survivants des pensionnats, restent traumatisés par leurs expériences et peuvent avoir une réaction complexe à cet événement. En tant qu’Oblats, nous écouterons ces voix avec humilité et une ouverture à la croissance alors que nous poursuivons notre travail vers la vérité, la justice, la guérison et la réconciliation. Nous pensons que la visite du Saint-Père renforcera notre détermination sur ce chemin et nous sommes reconnaissants de sa présence et de son engagement. Alors que nous célébrons cette étape importante, nous continuerons à marcher avec nos frères et sœurs autochtones, tout en nous appuyant sur les traditions d’amitié et d’affection partagées avec tant de communautés autochtones. Nous souhaitons poursuivre ce cheminement pour que chaque jour apporte de nouvelles opportunités de gestes de réconciliation et de guérison. Nous nous engageons à apprendre ensemble à vivre l’Évangile. »

E&E : si on revient au discours de Jean Paul II en 1984, on sent le chemin parcouru depuis. Il expliquait par exemple :

Il faut dire aussi que les diverses populations amérindiennes, dès le milieu du XVIIe siècle, puis en leur temps les Inuit, se sont montrés accueillants à l’annonce de Jésus-Christ. Aujourd’hui, ces chrétiens, à part entière dans l’Eglise, même s’ils ne le sont pas tout à fait dans la société, savent participer activement – et souvent en couple – à la catéchèse de leurs frères et de leurs enfants, à l’animation de leur prière; ils sont fidèles à la célébration de l’Eucharistie; souvent ils prennent leurs responsabilités dans les conseils pastoraux. Oui, je regrette de ne pouvoir aller sur place encourager ces valeureux missionnaires et ces valeureux chrétiens qui portent en eux le sang et la culture des premiers habitants de ce pays.

Au cours des siècles, chers Amérindiens et Amérindiennes, chers Inuit, vous avez découvert progressivement dans vos cultures des manières propres de vivre votre relation avec Dieu et avec le monde en voulant être fidèles à Jésus et à l’Evangile. Continuez à cultiver ces valeurs morales et spirituelles: le sens aigu de la présence de Dieu, l’amour de votre famille, le respect des personnes âgées, la solidarité avec votre peuple, le partage, l’hospitalité, le respect de la nature, l’importance donnée au silence et à la prière, la foi en la Providence. Gardez précieusement cette sagesse. La laisser s’appauvrir, ce serait appauvrir aussi les gens qui vous entourent. Vivre ces valeurs spirituelles de façon nouvelle requiert de votre part maturité, intériorité, approfondissement du message chrétien, souci de la dignité de la personne humaine, fierté d’être Amérindien et Inuit. Cela exige le courage d’éliminer toute forme d’asservissement capable de compromettre votre avenir.

Votre rencontre de l’Evangile non seulement vous a enrichis, mais elle a enrichi l’Eglise. Nous savons bien que cela ne s’est pas fait sans difficulté, et parfois même sans maladresse. Cependant, vous en faites l’expérience aujourd’hui, l’Evangile ne détruit pas ce qu’il y a de meilleur en vous. Au contraire, il féconde comme de l’intérieur les qualités spirituelles et les dons qui sont propres à vos cultures (Gaudium et Spes, 58). D’autre part, vos traditions amérindiennes et inuit permettent de nouvelles expressions du message du Salut et nous aident à mieux comprendre à quel point Jésus est Sauveur et son salut catholique, c’est-à-dire universel.

Cette reconnaissance de ce que vous avez accompli ne saurait faire oublier les grands défis qui se posent à vos peuples dans le contexte nord-américain actuel. Comme tous les autres citoyens, mais avec plus d’acuité, vous craignez les répercussions des transformations économiques, sociales et culturelles sur vos manières de vivre traditionnelles. Vous vous inquiétez du devenir de votre identité indienne, de votre identité inuit, et du sort de vos enfants et petits-enfants. Toutefois, vous ne rejetez pas les progrès de la science et de la technologie. Vous percevez les défis qu’ils posent, et vous savez déjà en tirer profit. Avec raison, cependant, vous voulez contrôler votre avenir, préserver vos caractéristiques culturelles, mettre en place un système scolaire qui respecte vos langues propres.

Le Synode des évêques sur “la justice dans le monde” (1971) proclamait que, dans la collaboration mutuelle, chaque peuple devait être le principal artisan de son progrès économique et social, et aussi que chaque peuple devait prendre part à la réalisation du bien commun universel comme membre actif et responsable de la société humaine (Synodi Episcoporum 1971, Propositio n. 8). C’est dans cette optique que vous devez être les artisans de votre avenir, en toute liberté et responsabilité. Que la sagesse des anciens s’allie à l’esprit d’initiative et au courage des plus jeunes pour relever ce défi! Cette ténacité dans la sauvegarde de votre personnalité est compatible avec un esprit de dialogue et d’accueil bienveillant entre tous ceux qui aujourd’hui, après être venus par vagues successives, sont appelés à former la population très diverse de ce territoire vaste comme un continent et à y apporter une forme de développement.

Je sais que les relations entre Autochtones et Blancs sont encore souvent tendues et empreintes de préjugés. De plus, nous devons constater qu’en plusieurs endroits les Autochtones sont parmi les plus pauvres et les plus marginalisés de la société. Ils souffrent des retards apportés à une juste compréhension de leur identité et de leurs aptitudes à participer aux orientations de leur avenir. Ceux qui gouvernent ce pays ont de plus en plus à cœur de respecter vos cultures et vos droits, et de rectifier les situations pénibles. Cela s’exprime déjà dans certains textes législatifs, susceptibles de progrès, et dans une meilleure reconnaissance de vos propres lieux de décision. Il est à souhaiter que se développent des collaborations efficaces et un dialogue qui repose sur la bonne foi et l’acceptation de l’autre dans sa différence. L’Eglise n’intervient pas directement dans ce domaine civil, mais vous savez la sollicitude qu’elle a pour vous et qu’elle essaie d’inspirer à tous ceux qui veulent vivre de l’esprit chrétien. (…) Rappelez vous sans cesse que l’Eglise de Jésus Christ est votre Eglise. Elle est la place où le soleil de la Parole vous éclaire, où vous trouvez la nourriture et la force de continuer votre chemin. Elle est comme ces « réserves cachées » que vos ancêtres construisaient le long de la route au cours de leurs déplacements, afin que personne ne soit privé de provisions.

E&E :Le pape polonais termine son intervention en répétant en plusieurs langues autochtones cette image d’une Eglise qui est la « réserve cachée » de Dieu pour eux : la Asadjigan, la Sheshepetan, la Shishititagan, la Techititagan, la La-len-Taien-Ta-Ka, la Apatagat

E&E : Trois ans plus tard, ce même pape polonais profitait d’un long séjour aux Etats-Unis pour tenir la promesse faite de revenir au Canada. Il se rend notamment à Fort Simpson le 20 septembre 1987 pour une rencontre avec les peuples autochtones. Voici quelques extraits de son intervention :

(…) Je viens donc vers vous comme tant de missionnaires qui l’ont fait avant moi. Ils ont proclamé le nom de Jésus aux peuples qui habitaient le Canada – les Indiens, les Inuit et les Métis. Ils ont appris à vous aimer et à apprécier les trésors spirituels et culturels de votre genre de vie. Ils ont montré du respect pour votre patrimoine, pour vos langues et pour vos coutumes (Cfr. Ad Gentes, 26). Comme j’en faisais la remarque lors de ma visite précédente, la “renaissance de votre culture et de vos traditions que vous connaissez aujourd’hui est largement due aux initiatives et aux efforts continus des missionnaires”. C’est vrai, “les missionnaires restent parmi vos meilleurs amis; ils consacrent leur vie à votre service alors qu’ils proclament la Parole de Dieu” (Ibid.). Moi aussi, je viens vers vous en ami. (…) Quand la foi a été annoncée aux tribus indiennes de ce pays, leurs traditions valables en sont sorties renforcées et enrichies par le message de l’Evangile. Vos ancêtres savaient d’instinct que l’Evangile, loin de détruire leurs valeurs et leurs coutumes authentiques, avait le pouvoir de purifier et d’élever l’héritage culture qu’ils avaient reçus. Ainsi, le christianisme n’est pas simplement redevable aux peuples indiens, mais le Christ, dans les membres que forment son corps, est lui même Indien. (…) Ma venue parmi vous vient regarder votre passé pour proclamer votre dignité et soutenir votre destin. (…) Les évêques du Canada ont appelé à une nouvelle alliance pour assurer les droits fondamentaux des peuples autochtones. Je dois rappeler, qu’à l’aube de la présence de l’Eglise dans le NOuveau monde, mon prédécesseur, le pape Paul III, en 1537, avait proclamé les droits des peuples autochtones de ce temps. Il affirmait ainsi leur dignité, défendait leur liberté et soulignait qu’ils ne pouvaient pas être réduits à l’esclavage ou privés de leurs biens ou de leurs propriétés. cela a toujours été la position de l’Eglise catholique. Ma présence parmi vous aujourd’hui marque ma réaffirmation de cet enseignement. (…) Pour le pape Paul VI, le désir fondamental des peuples partout est de chercher à faire plus, à connaître plus, à avoir plus de manière à « être plus ». (PP, 6) N’est ce pas aussi l’espérance la plus profonde des INdiens, des métis et des Inuits du Canada ? « Etre plus ! » C’set votre destinée et le défi qui vous fait face. Aujourd’hui, je suis venu afin de vous assurer que l’Eglise vous soutient dans votre volonté de vous développer. Son personnel missionnaire et ses institutions veut travailler pour cette cause avec vous. (…) Ce que le Christ a dit à des individus s’applique aussi aux peuples : « Quel profit un homme tirerait-il s’il gagnait le monde entier mais prix de sa vie ? » (Mt 16, 26) Que deviendrait-il de la vie des Indiens, des Inuits, des Métis s’ils cessaient de promouvoir les valeurs de l’esprit humain qui les ont soutenu pendant des générations ? S’ils ne voyaient plus la terre et ses biens comme donné dans la confiance par le Créateur ? Si les liens de la vie familiale étaient affaiblis et que l’instabilité minait leurs sociétés ? S’ils adoptaient des manières de penser étrangères, dans lesquelles les personnes sont considérées en fonction de ce qu’ils possèdent plutôt que ce qu’elles sont ? (…)

E&E : l’approche combattive du pape polonais est logique, mais au risque des expressions idéalisées de la vie chrétienne qui perdent tout crédit quand la réalité du scandale de certains éclate au grand jour. Bien sur Jean Paul II a raison de souligner le risque de l’affaiblissement des liens familiaux qui opère dans nos sociétés matérialistes. Mais comment l’entendre alors que, pendant des décennies, des institutions ecclésiales ayant pignon sur rue ont activement participé à cet affaiblissemnet au sein des familles des peuples autochtones ?

Pas étonnant donc que l’approche du pape François soit différente. Pas de voyage pour réévangéliser le Canada avec de belles envolées lyriques sur l’Eglise, mais un « pèlerinage pénitentiel » qui repart du réel, du coeur de l’homme, de la souffrance partagée, du long chemin nécessaire de réconciliation qui, lui, peut laisser bien plus de place au travail unificateur de l’Esprit saint. Non, l’Eglise n’est pas la « réserve cachée » de ces peuples, surtout si elle se cache derrière ses propres hypocrisies. Elle a à apprendre, sincèrement, du génie culturel de ces peuples, notamment dans leur rapport à la terre.

Voici quelques extraits de la rencontre du pape François avec les peuples autochtones du Québec, ce mercredi 27 juillet.

(…) Parmi les nombreuses beautés de ce pays, je pense aux immenses et spectaculaires forêts d’érables, qui rendent le paysage canadien unique et coloré. Je voudrais m’inspirer du symbole par excellence de ces terres, la feuille d’érable qui, des armoiries du Québec, s’est répandue rapidement jusqu’à devenir l’emblème qui figure sur le drapeau du pays.

Si cela s’est produit assez récemment, les érables conservent cependant la mémoire de nombreuses générations passées, bien avant que les colons n’arrivent sur le sol canadien. Les peuples autochtones y extrayaient la sève avec laquelle ils fabriquaient des sirops nutritifs. Cela nous fait penser à leur assiduité, toujours attentive à sauvegarder la terre et l’environnement, fidèle à une vision harmonieuse de la création qui est un livre ouvert qui enseigne à l’homme à aimer le Créateur et à vivre en symbiose avec les autres êtres vivants. Il y a beaucoup à apprendre de cela, de la capacité de se mettre à l’écoute de Dieu, des personnes et de la nature. Nous en avons particulièrement besoin dans la frénésie tourbillonnante du monde d’aujourd’hui, caractérisé par une constante « accélération des changements », qui rend difficile un développement réellement humain, durable et intégral (cf. Lett. enc. Laudato si’, n. 18), finissant par engendrer une « société de la fatigue et de la désillusion », qui peine à retrouver le goût de la contemplation, la saveur authentique des relations, la mystique de l’ensemble. Comme nous avons besoin de nous écouter, de dialoguer, pour nous éloigner de l’individualisme dominant, des jugements hâtifs, de l’agressivité envahissante, de la tentation de diviser le monde en bons et en mauvais ! Les grandes feuilles d’érable, qui absorbent l’air pollué et restituent l’oxygène, invitent à nous émerveiller de la beauté de la création et à nous laisser attirer par les valeurs salutaires présentes dans les cultures autochtones : elles sont une source d’inspiration pour nous tous et peuvent contribuer à guérir les habitudes nuisibles d’exploiter. Exploiter, la création, les relations, le temps, et régler l’activité humaine uniquement sur la base de l’utile et du profit.

Ces enseignements vitaux, cependant, ont été violemment combattus dans le passé. Je pense surtout aux politiques d’assimilation et d’affranchissement, qui comprennent aussi le système des écoles résidentielles, qui ont détruit de nombreuses familles autochtones, en compromettant leur langue, leur culture et leur vision du monde. Dans ce système déplorable, promu par les autorités gouvernementales de l’époque, qui a séparé de nombreux enfants de leurs familles, diverses institutions catholiques locales y ont été impliquées ; c’est pourquoi j’exprime honte et douleur et, avec les évêques de ce pays, je renouvelle ma demande de pardon pour le mal que de nombreux chrétiens ont commis contre les peuples autochtones. Pour tout cela, je demande pardon. Il est tragique quand des croyants, comme ce fut le cas à cette période historique, s’adaptent aux convenances du monde plutôt qu’à l’Évangile. Si la foi chrétienne a joué un rôle essentiel dans la formation des idéaux les plus élevés du Canada, caractérisés par le désir de construire un pays meilleur pour tous ses habitants, il est nécessaire, en admettant nos fautes, de nous engager ensemble afin de réaliser ce que je sais que vous partagez tous : promouvoir les droits légitimes des peuples autochtones et favoriser des processus de guérison et de réconciliation entre elles et les non-autochtones du pays. Cela se reflète dans votre engagement à répondre de manière adéquate aux appels de la Commission pour la vérité et la réconciliation, ainsi que dans votre souci de reconnaître les droits des peuples autochtones.

Le Saint-Siège et les communautés catholiques locales nourrissent la volonté concrète de promouvoir les cultures autochtones, avec des chemins spirituels appropriés et adaptés, qui comprennent également l’attention aux traditions culturelles, aux coutumes, aux langues et aux processus éducatifs propres, dans l’esprit de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones. Notre désir est de renouveler la relation entre l’Église et les peuples autochtones du Canada, une relation marquée à la fois par un amour qui a porté d’excellents fruits et, malheureusement, par des blessures que nous nous engageons à comprendre et à soigner. Je suis très reconnaissant d’avoir rencontré et écouté ces derniers mois à Rome plusieurs représentants des peuples autochtones, et de pouvoir renforcer, ici au Canada, les belles relations nouées avec eux. Les moments vécus ensemble ont laissé en moi une empreinte et le désir profond de faire nôtre l’indignation et la honte pour les souffrances subies par les autochtones, en promouvant un chemin fraternel et patient à entreprendre avec tous les Canadiens, selon la vérité et la justice, en œuvrant pour la guérison et la réconciliation, toujours animés par l’espérance.

Cette « histoire de douleur et de mépris », issue d’une mentalité colonisatrice, « ne se guérit pas facilement ». En même temps, elle nous met en garde contre le fait que « la colonisation ne s’arrête pas, elle se transforme même en certains lieux, se déguise et se dissimule » (Exhort. ap. Querida Amazonia, n. 16). C’est le cas des colonisations idéologiques. Si, autrefois, la mentalité colonialiste a négligé la vie concrète des personnes en imposant des modèles culturels préétablis, aujourd’hui encore, des colonisations idéologiques qui s’opposent à la réalité de l’existence étouffent l’attachement naturel aux valeurs des peuples, en essayant d’en déraciner les traditions, l’histoire et les liens religieux, ne manquent pas. Il s’agit d’une mentalité qui, en supposant avoir dépassé “les pages sombres de l’histoire”, fait place à cette cancel culture qui évalue le passé uniquement sur la base de certaines catégories actuelles. Ainsi s’implante une mode culturelle qui uniformise, rend tout égal, ne tolère pas de différences et ne se concentre que sur le moment présent, sur les besoins et les droits des individus, en négligeant souvent les devoirs envers les plus faibles et les plus fragiles : les pauvres, les migrants, les personnes âgées, les malades, les enfants à naître… Ce sont eux qui sont oubliés dans les sociétés du bien-être ; ce sont eux qui, dans l’indifférence générale, sont jetés comme des feuilles sèches à brûler.

Les cimes multicolores riches des arbres d’érable nous rappellent en revanche l’importance de l’ensemble, de faire progresser des communautés humaines non homologuées, mais réellement ouvertes et inclusives. Et comme chaque feuille est fondamentale pour enrichir les cimes, de même chaque famille, cellule essentielle de la société, doit être valorisée, car « l’avenir de l’humanité passe par la famille » (S. Jean-Paul II, Exhort. ap. Familiaris consortio, n. 86). Elle est la première réalité sociale concrète, mais elle est menacée par de nombreux facteurs : violence domestique, frénésie professionnelle, mentalité individualiste, carriérisme effréné, chômage, solitude des jeunes, abandon des personnes âgées et des malades… Les peuples autochtones ont beaucoup à nous apprendre sur la garde et la protection de la famille, où déjà dès l’enfance, on apprend à reconnaître ce qui est bien et ce qui est mal, à dire la vérité, à partager, à corriger les torts, à recommencer, à se réconforter, à se réconcilier. Que le mal subi par les peuples autochtones, et dont nous avons honte maintenant, nous serve aujourd’hui de mise en garde, afin que le soin et les droits de la famille ne soient pas mis de côté au nom d’éventuels exigences productives et d’intérêts individuels.

Revenons à la feuille d’érable. En temps de guerre, les soldats en faisaient usage comme pansements et médicaments pour les blessures. Aujourd’hui, face à la folie insensée de la guerre, nous avons de nouveau besoin d’apaiser les extrémismes de l’opposition et de soigner les blessures de la haine. Un témoin de violences tragiques passées a récemment dit que « la paix a son secret : ne jamais haïr personne. Si l’on veut vivre, il ne faut jamais haïr » (Interview d’E. Bruck, dans “Avvenire”, 8 mars 2022). Nous n’avons pas besoin de diviser le monde en amis et en ennemis, de prendre les distances et de nous réarmer jusqu’aux dents : ce ne sera pas la course aux armements et les stratégies de dissuasion qui apporteront la paix et la sécurité. Il n’est pas nécessaire de se demander comment continuer les guerres, mais comment les arrêter. Et d’empêcher que les peuples soient de nouveau pris en otage par l’emprise d’effrayantes guerres froides qui s’élargissent encore. Nous avons besoin de politiques créatives et prévoyantes, qui sachent sortir des schémas des parties, pour apporter des réponses aux défis mondiaux.

En effet, les grands défis actuels tels que la paix, les changements climatiques, les effets pandémiques et les migrations internationales ont en commun une constante : ils sont mondiaux, ce sont des défis mondiaux, ils concernent tout le monde. Et si tous parlent de la nécessité de l’ensemble, la politique ne peut rester prisonnière d’intérêts partisans. Il faut savoir regarder, comme l’enseigne la sagesse autochtone, les sept générations futures, non pas les convenances immédiates, les échéances électorales, le soutien des lobbies. Et valoriser aussi les désirs de fraternité, de justice et de paix des jeunes générations. Oui, comme il est nécessaire, pour retrouver la mémoire et la sagesse, d’écouter les personnes âgées, ainsi pour avoir élan et avenir, il faut embrasser les rêves des jeunes. Ils méritent un avenir meilleur que celui que nous leur préparons, ils méritent d’être impliqués dans les choix pour la construction du présent et de l’avenir, en particulier pour la sauvegarde de la maison commune, pour laquelle les valeurs et les enseignements des peuples autochtones sont précieux. À ce propos, je voudrais saluer l’engagement local louable en faveur de l’environnement. On pourrait presque dire que les emblèmes tirés de la nature, comme le lys sur le drapeau de cette Province du Québec, et la feuille d’érable sur celui du pays, confirment la vocation écologique du Canada.

Lorsque la Commission spéciale a été amenée à évaluer les milliers de maquettes parvenues pour la réalisation du drapeau national, dont beaucoup étaient envoyées par des gens ordinaires, surprises que presque toutes contenaient précisément la représentation de la feuille d’érable. La participation autour de ce symbole partagé me suggère de souligner une parole fondamentale pour les Canadiens : le multiculturalisme. Il est à la base de la cohésion d’une société aussi composite que les couleurs variées des cimes des érables. La même feuille d’érable, avec sa multiplicité de pointes et de bords, fait penser à une figure polyédrique et dit que vous êtes un peuple capable d’inclure, afin que ceux qui arrivent puissent trouver une place dans cette unité multiforme et y apporter leur contribution originale (cf. Evangelii gaudium, n. 236). Le multiculturalisme est un défi permanent : c’est d’accueillir et d’embrasser les différentes composantes présentes, tout en respectant, en même temps, la diversité de leurs traditions et cultures, sans penser que le processus soit accompli une fois pour toutes. Je salue à cet égard votre générosité pour l’accueil de nombreux migrants ukrainiens et afghans. Mais il faut aussi travailler pour dépasser la rhétorique de la peur à l’égard des immigrés et pour leur donner, selon les moyens dont dispose le pays, la possibilité concrète d’être impliqués de manière responsable dans la société. Pour ce faire, les droits et la démocratie sont indispensables. Il est également nécessaire de faire face à la mentalité individualiste, en rappelant que la vie commune repose sur des présupposés que le système politique ne peut produire à lui seul. Là aussi, la culture autochtone est d’un grand soutien pour rappeler l’importance des valeurs de la socialisation. Et l’Église catholique de même, avec sa dimension universelle et son soin envers les plus fragiles, avec le légitime service en faveur de la vie humaine dans toutes ses phases, de la conception jusqu’à la mort naturelle, est heureuse d’offrir sa contribution.

Ces jours-ci, j’ai entendu parler de nombreuses personnes dans le besoin qui frappent aux portes des paroisses. Même dans un pays aussi développé et avancé que le Canada, qui consacre beaucoup d’attention à l’assistance sociale, nombreux sont les sans-abri qui comptent sur les églises et les banques alimentaires pour recevoir aide et réconfort essentiels, qui – ne l’oublions pas – ne sont pas seulement matériels. Ces frères et sœurs nous amènent à considérer l’urgence de travailler pour remédier à l’injustice radicale qui pollue notre monde, dont l’abondance des dons de la création est répartie de manière trop inégale. Il est scandaleux que le bien-être généré par le développement économique ne profite pas à tous les secteurs de la société. Et il est triste que ce soit précisément parmi les autochtones que l’on enregistre souvent de nombreux taux de pauvreté, auxquels se rattachent d’autres indicateurs négatifs, tels que le faible taux de scolarisation, l’accès difficile au logement et à l’assistance sanitaire. Que l’emblème de la feuille d’érable, qui apparaît habituellement sur les étiquettes des produits du pays, soit un encouragement pour tous à faire des choix économiques et sociaux visant au partage et au soin des nécessiteux.

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