POLLUTION – L’autre Minimata ?

2016-formosa3Il y a quelques mois, j’ai eu la chance de faire mon premier voyage au Vietnam, dans le cadre d’une formation donnée à des jeunes religieux sur l’encyclique Laudato si. Occasion de découvrir aussi un terrible scandale écologique en cours dont on parle peu en Europe: la pollution de la bande côtière vietnamienne par les rejets toxiques d’une énorme aciérie chinoise implantée dans le centre du pays.

Après avoir longtemps contesté la responsabilité de l’installation industrielle, les autorités du pays ont bien du reconnaître les faits: la pollution aux métaux lourds provient bien d’eaux usées relarguées dans la mer par l’usine Formosa. Déjà des pêcheurs sont morts par empoisonnement et des pêcheries entières ont été durablement détruites par la pollution. Le ministère du travail vietnamien a lui même reconnu que ce sont plus de 360 000 personnes qui ont été touchées par la catastrophe et plus de 400 ha de coraux.

J’avais, pour l’occasion, profité de ma chronique dans La Croix pour donner quelques éléments d’information. On pourra trouver le texte de cette chronique plus bas (publié en juin 2016 dans La Croix).

Mgr Nguyên Thai Hop, évêque de Vinh, a accordé un entretien à l’agence d’information catholique VietCatholicNews (fondée en 1996 aux Etats Unis) pour faire le point. L’évêque dominicain, président de la commission diocésaine  Justice et Paix, décrit la colère de la population locale dans ce diocèse particulièrement touché : trois des quatre provinces touchées par la pollution se trouvent sur le territoire du diocèse de Vinh.

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Le 7 aout dernier, des manifestations importantes se sont déjà déroulées (près de 5000 fidèles venus d’au moins trois paroisses de pêcheurs différentes) après la publication d’un communiqué signé par Mgr Nguyen Thai Hop invitant à faire de cette date une journée de prière consacrée à la protection de l’environnement et de protestation contre les atteintes récentes à l’équilibre écologique. Des catholiques de l’ancienne paroisse de Dong Yen sont même parvenus jusqu’aux portes de l’usine Formosa, demandant le départ de l’installation industrielle financée par Taïwan.

 « Notre environnement vital est gravement menacé. Le complexe sidérurgique Formosa du Ha Tinh a rejeté des déchets toxiques dans les eaux de la mer, provoquant de graves dommages pour la vie de la population, des dommages qui se prolongeront durant de nombreuses années encore. Ces derniers jours, la presse a informé ses lecteurs que Formosa non seulement rejetait ces déchets en mer, mais enfouissait en terre des substances toxiques en de nombreux endroits. »

Lire aussi ici.

Récemment, le 22 août, un communiqué du ministère vietnamien des Ressources naturelles et de l’Environnement s’est efforcé de ramener de l’optimisme au sein de l’opinion publique. Selon lui, une enquête portant sur les quatre mois de pollution dans les quatre provinces touchées montrerait que le taux de substances toxiques aurait considérablement diminué et que de jeunes poissons commenceraient à voir le jour.

EXTRAITS de l’ENTRETIEN de Mgr NGUYEN THAI HOP

Mgr Nguyên Thai Hop: (…) Je ne suis pas un scientifique, pas plus qu’un spécialiste en économie ou un océanographe. Cependant, en tant qu’enfant du Centre-Vietnam, ayant vu le jour sur cette terre ingrate, et, surtout, et au titre d’évêque de Vinh depuis six ans, j’ai l’honneur de fouler en tous sens les entrailles de ce pays du centre, de cette terre inféconde. Aujourd’hui, j’ai l’occasion de parcourir encore davantage les chemins de cette pauvre terre et j’ai un sentiment de tristesse lorsque je regarde les mères du Centre-Vietnam : aujourd’hui, elles sont déjà pauvres et mènent une vie difficile, mais elles vont le devenir encore davantage et vivront encore plus difficilement…, à cause de la catastrophe de la pollution de l’environnement maritime.

La mer est la source de la vie ; telle était la tradition laissée par nos ancêtres. De la mer viennent les ressources qui permettent aux riverains de nourrir et d’élever leurs enfants, les ressources grâce auxquelles ils peuvent construire leur maison, subvenir aux dépenses nécessaires pour survivre. Certains peuvent même s’acheter des voitures, construire des bateaux, grâce aux ressources de la mer. Aujourd’hui, avec ce désastre environnemental, la population est dans le désarroi et le désespoir. Beaucoup ont déjà quitté leurs villages et sont partis. Les enfants ne vont plus à l’école et de nombreuses personnes ont perdu leur emploi. Non seulement les pêcheurs et les propriétaires de marais salants, mais aussi beaucoup d’autres services ainsi que la population qui vit tout autour sont affectés. Tous sont marqués par cette tragédie. Il n’y a désormais plus de poissons et cela fait déjà plus de quatre mois que nous n’avons pas consommé ce plat traditionnel de la population côtière.

Outre les difficultés supportées par la population des quatre provinces touchées par cette pollution, plus largement, comment voyez-vous les conséquences de cette pollution dans l’avenir ?

La population et moi-même éprouvons de grandes inquiétudes à ce sujet. Car jusqu’à présent, cinq mois après les événements, rien n’a été mis en œuvre pour dépolluer l’environnement maritime de notre région. Nous savons que les sédiments déposés au fond de la mer ne peuvent être traités que grâce à des technologies de haut niveau. Lors d’une récente réunion qui a eu lieu dans la province de Ha Tinh, une personne a posé la question précise aux hauts fonctionnaires du ministère de l’Environnement ainsi qu’aux spécialistes venus de Hanoi. Elle a demandé pourquoi ne pas avoir utilisé les technologies modernes pour assainir la mer. La réponse des spécialistes et des fonctionnaires a été : « Parce que c’est trop cher ! ».

Ils ont expliqué qu’il aurait été possible d’utiliser différentes techniques de dépollution, mais que la moins chère coûtait trois dollars le mètre carré et la plus chère plusieurs milliers de dollars le mètre carré. Est-ce pour cela que le Vietnam n’a entrepris aucun traitement, à ce jour, et n’a pas assaini l’environnement grâce à une technologie de haut niveau ? De plus, aujourd’hui, nous commençons à découvrir que des personnes sont atteintes par un certain nombre de maladies.

J’ai rencontré un prêtre du Quang Binh, chez qui, après un examen approfondi, il a été découvert une dose de plomb dans le sang, et une tension beaucoup plus élevée que la normale. Un certain nombre de personnes devant partir en Corée pour y travailler comme ouvrier conformément au programme d’assistance du gouvernement avec ce pays n’ont pas pu y aller car l’examen de santé a révélé un taux de plomb bien trop élevé. Cela ne fait que commencer ! Que se passera-t-il demain ? Faut-il penser que cette région maritime du Centre va connaître la situation qui, au Japon, a engendré ce qu’on a appelé la maladie de Minamata (maladie causée par l’absorption du mercure rejeté en mer par une usine pétrochimique) ? Et ces maladies s’attaqueront aussi bien aux générations actuelles qu’aux générations à venir. Tel est notre plus grand souci. D’autant plus que nous savons que le territoire pollué au Japon ne dépassait pas les 50 km. Chez nous, la pollution s’est étendue sur 250 km de côtes. C’est pourquoi les conséquences seront beaucoup plus graves.

Malgré toutes ces difficultés endurées, les autorités cherchent encore à abuser la population. Elles ont déclaré que la mer recouvrerait automatiquement sa pureté. Les fonctionnaires sont allés se baigner pour montrer que l’eau n’était plus polluée.… Quels sont vos remarques au sujet de cette façon de régler les problèmes utilisée par le pouvoir vietnamien ?

Lorsqu’un de mes amis a entendu et lu cette information, il a réagi ainsi : « Le Vietnam est un pays héroïque, les Vietnamiens sont des héros, non seulement eux, mais leur mer aussi. Pour être assainie, la mer doit être traitée par des technologies de haut niveau. La mer vietnamienne, elle, n’a eu besoin que de trois ou quatre mois pour retrouver sa pureté d’antan. Hourra pour la mer du Vietnam !!! » Mais ceci n’est qu’une plaisanterie ! Plus nous réfléchissons, plus notre souffrance augmente ! Ce n’est pas sans raison que quelqu’un a critiqué les fonctionnaires, proclamant qu’ils étaient sans cœur. Cette tragédie aura des conséquences de longue durée sur la jeunesse. Comment est-il possible de traiter ce fléau de la pollution maritime au moyen de conférences, de communiqués, au lieu de s’associer aux scientifiques pour traiter le mal par des moyens industriels de haut niveau et véritablement assainir la mer ?

On se demande aussi à quoi cela sert d’organiser des conférences alors que la population veut obtenir une réponse à la question suivante : « Quand les poissons vont-ils revenir dans les quatre provinces du Centre-Vietnam ? Quand la population aura-t-elle le droit de consommer du poisson ? » Tant que l’on n’aura pas donné de réponse exhaustive à cette interrogation, les fonctionnaires pourront toujours organiser des repas de poissons et des bains de mer ! Souhaitons que cette question fondamentale posée par la population trouve chez les autorités une réponse juste à la hauteur de leur conscience, de leur connaissance et de leur responsabilité…

Il existe des informations contradictoires sur la somme d’argent versée en guise d’indemnisation par l’entreprise Formosa. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

Cela préoccupe beaucoup de monde. La somme versée par Formosa est-elle de 500 millions de dollars ou de 1,2 milliard de dollars ou bien encore de 20 milliards de dollars ? Cette question, nous l’avons posée. Mais, dans notre pays, la situation est telle que les nouvelles sont limitées et souvent falsifiées. C’est pour cela que nous nous inquiétons et espérons que, grâce aux nouvelles venues d’une société de progrès, vous nous donnerez vous-même la réponse. Quand vous l’aurez, envoyez-moi un e-mail avec la nouvelle exacte. (…)

Conformément à une coutume très ancienne, on a l’habitude de calomnier celui qui élève la voix pour lutter pour les pauvres et pour les droits de l’homme. Pourriez-vous nous parler de la situation de vos prêtres et fidèles, aujourd’hui, engagés dans la lutte pour la justice ? Rencontrent-t-il des difficultés auprès des autorités ? Recevez-vous quelque soutien moral et matériel ?

Poser la question c’est en même temps donner la réponse. Récemment, lors de la journée consacrée à l’environnement, nous avons manifesté avec notre conscience catholique, avec la conscience de notre responsabilité, la conscience d’être des citoyens soucieux de l’avenir du pays. Les revendications ont été celles des fidèles, à savoir que le complexe industriel Formosa indemnise les dégâts qu’il a causés, et qu’il quitte notre pays. Cette attitude, ces revendications leur ont été reprochées.

On les a calomniés en disant qu’une force venue de l’étranger, une force hostile, se tenait derrière eux et les manipulait. Moi aussi, je désir que l’on dise quelle est cette force hostile, quels sont les instruments, de ce parti de l’étranger. C’est à la Sécurité publique de nous le révéler ! Car, nous sommes des citoyens catholiques. Nous luttons pour la dignité humaine, les droits de l’homme et pour notre environnement, poussés par la conscience de notre responsabilité et animés par la doctrine sociale de l’Eglise. Actuellement, il est très regrettable que des personnes qui luttent pour cet idéal rencontrent des difficultés. De tous côtés, ils se heurtent à la calomnie, à ceux qui sont stipendiés pour les calomnier. (…)

 

CHRONIQUE DANS LA CROIX Juin 2016

Des poissons ou de l’acier

Sur les réseaux sociaux vietnamiens, les images ont choqué : des centaines de milliers de poissons morts, échoués sur près de 200 km de côtes. Sans compter, moins visibles, les tonnes de palourdes et de fruits de mer des fermes d’élevage, devenus invendables. C’est, en fait, une des pires crises environnementales de son histoire qui touche le Vietnam depuis le 6 avril dernier. Une pollution suffisamment choquante pour que des manifestations de rues aussi spontanées que rares dans ce pays communiste aient apparu ces derniers jours. Mais la population locale rage de voir que l’enquête sur les causes de la catastrophe piétine. Des informations contradictoires continuent, du coup, de circuler – prolifération naturelle d’algues toxiques, présence de taux de phosphates, d’ammoniac, de chrome ou d’autres produits chimiques trop élevés – sans qu’aucune conclusion officielle n’ait pu être donnée. Les regards se tournent pourtant, de plus en plus, vers l’entreprise taïwanaise Formosa, dont un immense complexe sidérurgique est implanté dans le centre du pays. Un projet pharaonique, de près de dix milliards de dollars et qui, après six ans de travaux, vient de démarrer sa production d’acier. Quelques pêcheurs locaux ont raconté avoir vu, deux jours avant le début de la catastrophe, des émissions importantes de liquides rougeâtres dans la mer, en face de l’installation industrielle. Or, l’entreprise a, à sa disposition, une conduite d’un 1,5 km de long, pour évacuer ses eaux usées en pleine mer. Cette conduite est-elle légale ? Le retraitement des eaux usées obligatoire est-il vraiment effectif ? Près de deux mois après le début de la crise, les informations manquent toujours. En attendant, un des responsables de la communication de l’entreprise taïwanaise, n’a pas trouvé mieux que de se répandre dans les médias officiels vietnamiens. « Vous ne pouvez pas tout avoir, affirme ainsi Chou Chun Fan. (Vous) devez choisir : les poissons et les crevettes ou une aciérie moderne. Si vous  voulez les deux, je vous dis que ce n’est pas possible. Même si vous êtes le Premier ministre.» Devant l’émoi suscité par son aplomb qui se voulait être pourtant simplement pragmatique, l’homme a, depuis lors, été rapatrié au pays. En réponse, des millions d’internautes ont fait circulé leur réponse sous forme d’un mot-clé : « #toichonca » : « Nous choisissons les poissons. » Un océanographe du pays, Nguyen Tac An, a expliqué que « les scientifiques du pays connaissent la quantité de produits toxiques émise, à partir des images satellites recueillies du 6 au 20 avril. Nous pouvons aussi prévoir les évolutions de la crise et ses conséquences environnementales. Mais c’est aux hommes politiques de savoir s’ils veulent diffuser ces informations. » Rien n’est moins sûr dans un pays où le développement économique reste primordial : l’exportation d’acier vietnamien rapportait, à lui seul, 5 milliards de dollars au pays, en 2012. Moins, cependant, que les 6 milliards produits par les exportations de poissons et de fruits de mer.

 

DOMINIQUE LANG

 

 

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