Tristes mines

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En juin dernier, les évêques du Conseil Episcopal Latino-américain (CELAM) (Amérique du Sud) ont entendu l’intervention de Mgr Pedro Ricardo Barreto Jimeno, archevêque jésuite de Huancayo au Pérou. Le président du département Justice et Solidarité du CELAM y a présenté un document de réflexion des Eglises latino-américaines sur les industries d’extraction minière et d’hydrocarbures, élaboré par des pasteurs,des laïcs, des professionnels, des syndicalistes  et des universitaires de 17 pays du continent. Ce document pose la question de la responsabilité des Églises face à l’exploitation de ces ressources naturelles non-renouvelables.

Après avoir reconnu les services économiques et sociaux de ces industries, Mgr Jimeno souligne que l’Église fait confiance aux responsables pour que les droits des travailleurs et des populations soient respectés au mieux dans ces entreprises. Cependant, les industries extractives ont connu dans le continent un développement explosif, avec toutes les pratiques dangereuses et illégales que cela entraîne. Voici quelques points saillants de ce document dont on peut trouver la version espagnole ici et la version française là.

  • Le développement récent de nouvelles parties du monde ont fait du Brésil, de l’Inde et de la Chine des grands consommateurs de produits miniers. Avec la demande toujours importante des pays industrialisés, l’industrie minière devient le lieu de multiples pressions dont les conséquences sur les populations locales sont souvent dramatiques. Des pratiques indignes des multinationales sont ainsi rencontrées un peu partout.
  • Ces pratiques non-régulées entraînent le déversement de produits d’extraction dangereux pour l’environnement, pour les ressources en eau et donc pour les populations humaines et animales (arsenic, mercure, plomb, cianure…) sans parler de la destruction de paysages souvent sacrés pour les populations indigènes. Les travailleurs sont malmenés, en danger et délaissés à leur sort.
  • On voit apparaître ainsi des « réfugiés environnementaux », victimes d’une économie informelle et, dans certains cas, d’une activité formelle néolibérale fondée largement sur l’extraction et la vente de matières premières sur le marché mondial. Tout cela entraîne dans les collectivités la rupture de projets de vie qui n’ont pas de prix. 11. On remarque à la fois une concentration croissante des droits de propriété et d’utilisation des terres entre les mains d’entreprises transnationales qui, dans bien des cas, exercent
    également un puissant contrôle social sur de vastes territoires.
    12. Les entreprises extractives, les mines notamment, sont des activités qui exigent une technologie poussée et qui embauchent peu de main-d’oeuvre.  (…) 15. Les activités extractives sont généralement le fait d’entreprises privées transnationales
    et, face à leur pouvoir économique, on observe un affaiblissement de la souveraineté des États nationaux, en particulier au niveau du gouvernement local. (…)
    L’ÉGLISE
    21. Nous voyons augmenter les conflits socio-environnementaux sur le continent et nous nous inquiétons de la situation de nombreux agents de pastorale et leaders sociaux, défenseurs des droits humains et personnes qui s’emploient à protéger l’environnement
    et les ressources naturelles, et qui font l’objet de menaces et de poursuites. Mais Jésus les confirme en disant : «Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le Royaume des cieux est à eux» (Mt
    5, 9–10). Nos peuples aspirent à un développement qui soit humain, intégral, solidaire et durable (cf. DA, 474c). 22. Par ailleurs, on remarque l’accompagnement et l’engagement de l’Église dans les
    processus de sensibilisation et de prise de conscience  communautaire. Sa présence active aux côtés de la population a joué un rôle décisif pour faciliter le dialogue et prévenir la violence, ainsi que pour mobiliser la solidarité de la société civile à l’échelle
    internationale et favoriser les expériences d’alliance, par exemple entre les syndicats, les entreprises, les coopératives et d’autres organisations des collectivités affectées. Il est essentiel de recenser, de documenter et de systématiser ces expériences afin de
    pouvoir traiter de manière efficace avec les entreprises extractives et les pouvoirs publics.
  • DES SIGNES ENCOURAGEANTS
    23. Si prévaut dans plusieurs pays un modèle économique néolibéral fondé sur l’extractivisme, on voit aussi émerger non sans espoir des projets de développement plus intégral, qui prennent en compte les dimensions sociales, culturelles et environnementales. (…)
  • LA TERRE, MAISON COMMUNE ET LIEU DE COMMUNION
    27. Pour la foi chrétienne, notre terre est la création de Dieu. Aussi devons-nous la traiter avec respect. Les êtres humains, créés à l’image de Dieu (Gn 1,26), sont appelés à gérer de manière responsable les biens de la création. Nous n’avons pas le droit
    d’exploiter les ressources de la terre «en détruisant de manière irrationnelle les sources de vie» (DA, 471). Dieu a créé la vie dans toute sa diversité (Gn 1, 11–12.20). Notre continent latino-américain possède une flore et une faune d’une diversité incomparable4. Il s’agit là d’un héritage gracieux et fragile «que nous recevons pour le préserver» (DA, 471). 28. Un motif fondamental pour prendre soin des biens de la création, c’est l’alliance conclue entre le Créateur et tous les êtres vivants (Gn 9,17). La Doctrine sociale de l’Église souligne qu’une «conception correcte de l’environnement ne peut réduire de manière utilitariste la nature à un simple objet de manipulation et d’exploitation5». Au contraire, l’intervention de l’être humain dans la nature doit être régie par le respect des autres créatures vivantes. Ce qui nous impose la responsabilité de voir à ce que les
    générations à venir puissent hériter d’une terre habitable.
    29. Nous réaffirmons la nécessité de préserver la planète Terre comme «maison commune» de tous les êtres vivants. (…)
  • 32. La vie selon l’Esprit de Jésus nous incite à réaffirmer l’option pour les pauvres, destinataires privilégiés du Royaume et premières victimes des conséquences négatives du modèle socioéconomique en vigueur et des cataclysmes provoqués par les
    changements climatiques mondiaux. 33. Dans notre quête d’un développement intégral et solidaire, nous puisons aide et
    inspiration dans l’expérience spirituelle des peuples indigènes et d’ascendance africaine qui, depuis leur origine, sentent qu’ils font partie de la « terre mère » et entrent en rapport avec elle comme avec la « matrice de la vie ». Dans les cultures originelles, il y a
    un esprit qui découvre la sagesse et la force de Dieu dans la création. Ce qui les pousse à rechercher le « bien-vivre ». Conscientes de la chose, en avril 2009, toutes les nations du monde, réunies à l’Assemblée générale des Nations Unies ont approuvé à l’unanimité une résolution qui fait du 24 avril la Journée mondiale de la Terre Mère.
  • SE SERVIR DES BIENS DE LA CRÉATION AVEC PRUDENCE ET DE MANIÈRE RESPONSABLE12
    38. Avec d’autres intervenants sociaux, l’Église travaille à renforcer la dimension éthique en politique et en économie. Elle veut « servir la formation des consciences dans le domaine politique et contribuer à faire grandir la perception des véritables exigences de
    la justice et, en même temps, la disponibilité d’agir en fonction d’elles, même si cela est en opposition avec des situations d’intérêt personnel ». On ne saurait arriver à un développement intégral, solidaire et durable sans la dimension éthique. (…)
  • 41. L’Église presse également l’État, avant d’autoriser quelque activité extractive que ce soit, de garantir la consultation préalable et les études d’impact environnemental (EIE). Les normes juridiques de la majorité des pays d’Amérique latine prévoient, comme
    condition nécessaire à l’approbation d’un projet extractif, que les sociétés concessionnaires réalisent d’abord l’étude d’impact environnemental. Les études d’impact environnemental sont le document d’une partie intéressée. Il donc indispensable que la fonction publique de révision de l’ÉIE soit exercée avec impartialité
    et selon des critères scientifiques internationaux. L’Église exhorte aussi l’État à informer correctement la population des conclusions de cette étude. 42. De la même manière, elle demande à l’État de mettre en oeuvre, d’appliquer et de mener à leur terme des processus de consultation, en facilitant la participation des
    représentant/e/s des populations et des communautés indigènes affectées par les projets miniers à la prise de décision concernant la réalisation éventuelle de ces projets. 43. L’Église rappelle à l’État et aux entreprises minières qu’il «est urgent d’arriver à conjuguer la technique avec une forte dimension éthique » et qu’il faut « soutenir la recherche et l’exploitation d’énergies propres qui sauvegardent le patrimoine de la  création et sont sans danger pour l’homme15 »; et elle insiste pour dire qu’il faut en faire des priorités politiques et économiques. (…)
  • 48. L’Église reçoit l’appel de S.S. le pape Benoît XVI qui juge nécessaire un changement de mentalité qui permette « d’arriver rapidement à un art de vivre ensemble qui respecte l’alliance entre l’homme et la nature, sans laquelle la famille humaine risque de
    disparaître ». Aussi s’engage-t-elle à contribuer de manière résolue à ce changement de mentalité et à susciter une pratique cohérente. 49. L’Église s’engage « comme disciples et comme missionnaires au service de la vie », à accompagner « les peuples indigènes et les premières nations à renforcer leur identité
    et leurs organisations propres, à défendre leur territoire […] et leurs droits. Nous nous engageons aussi à sensibiliser la société à la réalité autochtone et à ses valeurs en recourant aux moyens de communication sociale et en agissant sur l’opinion » (DA,
    530). Le CELAM s’emploiera à favoriser le dialogue avec les conférences épiscopales des États- Unis, du Canada et de l’Europe sur les questions relatives aux industries extractives et sur la
    mission de l’Église. (…)

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